San Blas: un mois au calme avant la tempête

Un sas de décompression entre l’Atlantique et l’entrée dans le Pacifique: c’est ce que furent, pour nous, les îles San Blas. Pas d’échéance immédiate, pas d’internet, aucun stress (excepté la tenue de notre ancre dans le fond de la mer). Des cocotiers partout. Comme un avant-goût, pour la nouvelle année, de cette Polynésie qui nous attend…

 

 

 

 

20 décembre 2022 – Panama

8h, baie de Colón – Avons quitté la marina de Shelter Bay il y a une demi-heure. Branchés sur la fréquence 12 de la VHF, celle qui gère le trafic maritime dans la baie – et le trafic, ici, ça n’est pas ce qui manque. « Cristobal Signal Station, Cristobal Signal Station » toutes les deux minutes. La voix féminine qui répond (Madame Cristobal?) n’a pas le temps de souffler: ici, un navire en approche ; là, un autre qui part ; un autre qui attend son pilote de la compagnie du Canal qui aurait dû arriver il y a vingt minutes et qui n’est pas là. Madame Cristobal répond à tous ces capitaines de navires cargos – voix exclusivement masculines – de façon polie, posée. Elle planifie, organise, vérifie, jamais ne s’embrouille. Et au milieu de tout cela, un petit voilier rouge lui demande la permission de traverser le chenal… « Vous voyez le gros navire cargo à coque verte qui sort ? VOUS LE LAISSEZ PASSER ! Je répète : voilier Jade, vous laissez un mille entre lui et vous, et vous passez APRÈS ! ». À vos ordres, Madame.

18 heures, Panamarina – Cinq heures de remontée au vent au moteur et nous voici à Panamarina, 25 milles plus à l’Est. Depuis le début du voyage, il est rare que nous revenions en arrière, qui plus est contre le vent. Mais les fêtes aux San Blas, ça se mérite.

Arrivés en début d’après-midi dans ce chantier perdu dans la mangrove : un terre-plein pour sortir les bateaux de l’eau, quelques bouées coincées entre la côte et une petite île. Le tout est tenu par un couple de français sexagénaires, Sylvie et Jean-Paul, installés ici depuis 25 ans. Dès le premier appel VHF, l’accent de la patronne ne laisse aucun doute. Passe étroite, bouées rouge et verte à peine visibles, chenal tordu, hauts fonds et vaguelettes déferlantes de tous les côtés. Petite montée de stress, puis plus rien. Un écrin de paix vert et bleu.

Avons mis l’annexe à l’eau pour la première fois depuis Grenade – c’était il y a plus de deux mois- pour aller remplir notre dossier à la réception. Sur le mur du bureau de derrière, un écriteau nous informe que Madame occupe également les fonctions de consule honoraire de France pour la province de Colón. Encore une femme de caractère. Ce soir au petit restaurant du chantier : osso-buco et tajine de poulet aux pruneaux. Nougat glacé en dessert. Autour de nous, ça ne parle que français. Petit bout d’hexagone dans la mangrove. On va rester une nuit de plus.

 

 

22 décembre 2022, 19 heures – Porvenir, îles San Blas, Panama

Arrivés en fin d’après-midi aux îles San Blas, après 8 heures de moteur vent de face. Dans l’air brumeux d’embruns – ici, les hauts fonds ne sont jamais loin – on distinguait à peine les touffes de palmiers sur leurs îlots. Arrivée enchanteresse au milieu des dauphins… dont nous n’avons pas vraiment profité. Alors que, comme d’habitude, nous testions le guindeau juste avant de nous positionner dans le mouillage, il n’a pas répondu. Grillé. Christophe s’élance à l’avant clé à molette à la main, plonge dans la baille à mouillage pendant que je nous fais faire des ronds dans l’eau. Mouillons une première fois à la main pour nous rendre compte au bout de 40 mètres de chaîne que l’arrière de Jade butte sur une caye. Rebelotte. Cette fois, avons la présence d’esprit d’aller chercher la télécommande du guindeau qui, ô miracle, nous permet de remonter notre ancre à la force électrique. La seconde tentative de mouillage est la bonne.

Sommes à présent solidement ancrés, tout va mieux. Christophe a bidouillé quelque chose de temporaire avec un fusible trop faible – pour le moment, ça fera l’affaire. Plouf dans l’eau, tiens. Envie, à présent que nous sommes ici, de prendre notre temps. De nous la couler douce. D’après ce que nous en savons, les îles San Blas s’y prêtent bien. Avons un mois devant nous pour apprendre à buller sous les cocotiers.

 

23 décembre 2022, 21 heures – Porvenir, îles San Blas, Panama

Aujourd’hui, premiers pas chez les indiens Kunas, ce peuple autonome qui habite les centaines d’îlots des San Blas. Rencontre tout d’abord et comme il se doit avec l’Autorité : le Congreso General Kuna qui procure aux plaisanciers, pour 20 USD par bateau puis 20 USD par passager, un permis de naviguer dans les eaux turquoises de la région. Puis rencontre avec Lionel-sur-sa-barque et quatre femmes sur une autre, qui viennent nous demander un bidon d’eau potable pour le premier, et pour les secondes, de leur acheter un drapeau Kuna à hisser dans nos haubans. Dans les deux cas, nous nous exécutons. Enfin, rencontre avec les habitants du village de Wichubhuaïa et ses cahutes à toit de tôle. Elles débordent de l’île minuscule par tous les côtés. À notre arrivée, Gonzales nous propose de nous en faire faire le tour. Les maisonnettes s’amoncellent les unes sur les autres, ne laissant que d’étroits passages entre les murs en bambous que notre guide appelle « rues ». Le sol est jonché de déchets. Les quelques bâtiments en dur sont les administrations: dispensaire, école. Devant la salle de classe vide et ouverte aux quatre vents face à la mer, trois gamins jouent au basket. Ici, les sapins de Noël sont en canettes de coca-sprite-oasis. Les femmes sont couvertes de broderies et de bijoux en perles de plastique. Partout de la pauvreté, et des couleurs.

 

 

Ce village nous aura permis d’acheter quelques recharges internet et de nous connecter pour quelques heures. Demain, nous suivons vers l’Est nos amis Alexandra et Jean-Philippe du catamaran Yapluka. Objectif : s’organiser un joyeux réveillon de Noël à 15 milles d’ici. Là où le Dieu Réseau n’existe plus… Alexandra a proposé un menu et réparti les tâches. Comme elle dit : yapluka…

 

24 décembre 2022 – Départ de Porvenir, îles San Blas, Panama

7h30 – Départ au petit jour entre les îlots de palmiers, face au soleil. Yapluka s’éloigne vers le Sud : ils ont choisi une route légèrement différente pour rejoindre le groupe d’îles des Holandes Cays. Rendez-vous dans trois heures, dans un autre paradis.

 

Pour Noël, on s’offre quelques images de notre belle Jade face au vent, qui quitte son premier mouillage des San Blas! Merci à Alex pour les images.

 

8h10 – Le contre-jour du matin tombe en pluie fine sur les bouquets de cocotiers. Doublons les Lemmon Cays, sur notre tribord.

11 heures – Ancrés dans une carte postale.

 

26 décembre 2022 – Holandes Cays, îles San Blas, Panama

7h30 – Le rythme du mouillage s’installe : lever tôt, coucher tôt. Exception récente, tout de même : le réveillon de Noël à bord de Yapluka, en compagnie d’Alexandra, Jean-Philippe et de leur invité Mounir. Avons ouvert l’une de nos dernières boîtes de confit de canard pour l’occasion. En entrée : saumon fumé de Bonaire et foie-gras rapporté du Canada par Mounir, sur toasts de pain-maison d’Estelle. En dessert : mousse au chocolat façon Jade. Comme des rois.

Programme du matin aux Holandes Cays : aller chercher la douzaine de petits pains-coco confectionnés par Ivin, dont la cuisine est installée de l’autre côté de l’île (portrait à lire ici!). Programme de l’après-midi : partir explorer la barrière de corail avec les copains. On n’est pas mal.

20 heures – Heike et Wolfgang viennent de repartir : nos deux voisins allemands du voilier d’à côté, rencontrés hier matin sur la plage. Nous ont raconté autour d’un ti-punch et dans un français impeccable les 14 hivers successifs qu’ils viennent de passer ici, aux San Blas, tombés amoureux de ces îles. Les reste de l’année ils sont aux Canaries, où ils ont acheté un petit appartement. Cela fait trente ans qu’ils voyagent. Ils viennent de quitter le bord et entre Christophe et moi, un regard suffit : quels gens étonnants on rencontre en bateau, quand même !

 

 

27 décembre 2022, 19h45 – Holandes Cays, îles San Blas, Panama

Aujourd’hui, une barque de ravitaillement des Kunas est passée : laitue, tomates, aubergines, oranges… et même raisin ! Après deux jours passés sans plus aucun produit frais dans les frigos, avons eu du mal à nous restreindre. Mais nous ne sommes que deux : si nous prenons trop, nous risquons de gâcher. Plaisir de ranger tout cela au frais ou dans son filet, après avoir tout lavé avec soin à l’eau vinaigrée. Plaisir de visualiser la petite salade colorée que nous nous concocterons pour ce soir. Plaisir de pouvoir l’accompagner des derniers pains-coco d’Ivin – avant de bientôt changer de mouillage et de fabriquer le nôtre. Savourer ces choses du quotidien si petites mais qui, en bateau, deviennent si grandes.

 

28 décembre 2022, 14 heures – Holandes Cays, îles San Blas, Panama

Il y a un an à cette même heure, nous jetions l’ancre dans la baie de Sainte-Anne, en Martinique, après 16 jours de traversée de l’Atlantique.

 

29 décembre 2022, 18 heures – Coco Bandero, îles San Blas, Panama

Jade a fait ce matin 5 milles vers le Sud-Est. Avons dit aurevoir à Ivin-et-ses-petits-pains, à Heike-et-Wolfgang-du-bateau-d’à-côté. C’est fou comme en quelques jours loin de tout, on s’attache aux quelques personnes qui sont là. L’attachement est-il proportionnel à l’isolement ? Certainement.

Sommes arrivés en même temps qu’un bateau d’un type bien particulier – nous en avons déjà vu trois ou quatre de ce genre, dans le coin. Pas un bateau de charter classique: ça n’est pas un catamaran mais un monocoque de vieux design, costaud, un peu la même tronche que Jade avec son roof. À son bord, exclusivement de jeunes gens. Ici, on les appelle « backpackers boats » :  ils remplacent la route qui n’existe pas entre la Colombie et le Panama.

Lire Ella Maillart sur le roof de son bateau, trois houppes de cocotiers sous les yeux. Faire une pause après chaque paragraphe et lever la tête pour se rappeler où l’on est. Respirer en grand.

 

2 janvier 2023, 9h30– Coco Bandero, îles San Blas, Panama

Pour la première fois depuis notre arrivée aux San Blas, il pleut. Et le ciel ne fait pas semblant. Il pleut des seaux de flotte depuis trois heures sans discontinuer. Le vent, pourtant faible (12 nœuds), a tourné, et Jade a fait 90 degrés sur tribord.

À Coco Bandero ces derniers jours, avons peaufiné notre rythme de vie au mouillage : retour au sport du matin, un peu de nage entre les îlots de cocotiers, snorkeling avec les bateaux-copains (les récifs regorgent de requins-dormeurs !), goûters ou apéros-rencontres avec les bateaux du mouillage. Le Jour de l’An fut fêté dans les règles de l’Art avec déco adéquate à bord de Yapluka en compagnie d’Alexandra, Jean-Philippe, et de deux de leurs amis d’un catamaran qui nous a rejoints hier au mouillage, Sylvie et Lionel.

 

 

4 janvier 2023, 23h15 – Coco Bandero, îles San Blas, Panama

20 nœuds de vent constants, ce soir, au mouillage. Avons connu plus, mais ça faisait longtemps. Tant que Gaëlle et Manu étaient là, arrivés au mouillage hier à bord de Pikaïa (le bateau avec lequel nous avons passé le canal en décembre: voir ici), et que nous papotions autour d’un plat de pâtes dans le cockpit, on s’en rendait à peine compte. Dès qu’ils sont partis, Christophe a ajouté 10 mètres de chaîne. Jade tire à présent sur 55 mètres dans 10 mètres de hauteur d’eau. Point positif : l’éolienne bat son plein. La charge des batteries descend moins vite que les autres soirs.

J’écris assise sur le roof, à la lampe frontale, pour mieux m’imprégner du vent. La lune est pleine. Les cocotiers de l’île d’en face sont des fantômes qui dansent dans sa lumière pâle. On entend là, juste derrière le souffle des rafales qui se succèdent, la musique de leurs têtes de palmes qui s’attaquent les unes les autres. Au sol, le blanc de la plage est phosphorescent. Un nuage très noir, là-bas, a décidé de nous envoyer quelques gouttes.

Ce soir, Jade me paraît un abri bien fragile. Je sais qu’une fois dans mon lit, dans le quasi-silence, aux côtés de mon capitaine et de ses deux alarmes de mouillage dûment paramétrées, je dormirai. J’oublierai que le bateau tire sur sa chaîne. Que notre maison, toute la nuit peut-être, tournera sur elle-même. Que dehors, les éléments, s’ils ne sont pas déchaînés, nous rappellent combien ils sont maîtres. Ce soir encore ma Jadounette, nous te confions nos vies.

 

6 janvier 2023 – Nargana, San Blas, Panama

9 heures – Changement de décor : hier, avons fait 5 milles en direction de la côte. Sommes à présent ancrés dans la mangrove, devant la petite ville de Nargana. Dans ce patelin Kuna au nom que l’on croirait tout droit sorti du Seigneur des Anneaux, les maisonnettes en bambous s’entassent au milieu des détritus. Seule l’école est rutilante – et la statue du héros local qui l’a faite construire. Les cabanes sur pilotis les plus proches de nous, au-dessus de l’eau, sont les toilettes. L’eau du mouillage n’incite pas franchement à la baignade – ceci dit, la présence supposée de crocodiles dans les parages nous avait déjà dissuadés.

Nargana est reliée à la petite ville-île voisine, Corazon de Jesus, par un pont métallique. À l’extrémité de ce pont se trouve l’un des poumons du village : l’épicerie, affublée d’une terrasse servant de « hall » d’attente pour les passagers des barcasses qui passent. De l’autre côté de la rue, une sorte de bureau de mairie vend, entre autres, de l’essence et des recharges téléphoniques. Certains passent des heures ici, peut-être la journée, sur des planches en bois posées sur des caisses de bouteilles vides, à regarder un immense écran qui retransmet télénovelas et matchs de foot.

Notre arrêt ici est en partie logistique : après deux semaines dans les San Blas nous avons besoin de quelques produits frais, d’un peu d’essence pour le moteur hors-bord, et pourquoi pas, de faire une lessive. Les gens nous vendent ce que nous leur désignons sans desserrer les dents. Ni accueillants, ni hostiles. Nous nous sentons ici tolérés, sans plus. Sur nul visage nous n’avons retrouvé le rayonnement du sourire d’Ivin.

 

 

12h15 – Revenons tout juste d’une belle aventure. J’en frissonne encore. Avons remonté, sur un mille environ, le cours du Rio Diablo, dont les eaux vertes se déversent dans la mer au niveau de Corazon de Jesus. À l’embouchure, quelques troncs d’arbres juste sous la surface de l’eau – déjà très peu profonde. Avons dû relever le moteur 15 CV de l’annexe et sortir les pagaies pour passer. Quelques vaguelettes se brisant sur les derniers hauts fonds, puis cocotiers, palétuviers, bananiers. Avons découvert que les rives du fleuve étaient cultivées : c’est ici que les indiens Kunas font pousser ce dont ils ont besoin ou ce qu’ils vendent à la Colombie voisine, là aussi qu’ils enterrent leurs morts. Les îles plus éloignées du continent, que nous avons vues jusqu’ici, ne sont pour eux que des lieux de villégiature temporaire où les membres d’une même famille se relaient pour entretenir le terrain et tenter de vendre quelques molas aux touristes que nous sommes.

Espérions voir quelques perroquets, singes, paresseux ou crocodiles, mais non. Deux ou trois rapaces à tête rouge, échasses et hérons divers, de multiples petites hirondelles voletant au ras de l’eau. Un cri d’oiseau, un bruissement de vent dans les feuilles d’un arbre ou les palmes d’un cocotier, puis le silence. Et paf, un tronc dans l’eau, attention ! Heureusement, nous n’allions pas vite. Tout à notre contemplation, nous en avions presque oublié que sur notre frêle embarcation, nous ne pouvions compter que sur nous.

Quel mystère, un fleuve. Celui-ci s’enfonce entre les flancs d’une chaîne de montagnes grises, constamment sous les nuages : la Serrania de San Blas. La nuit, sur ces collines, aucune lumière. Le Rio Diablo dort dans un monde entièrement noir.

 

Notre expédition au Rio Diablo en vidéo!

 

10 janvier 2023

9h50, en route pour Green Island – Après deux jours seuls au monde face à l’île de Sabudupored – en partie passés à explorer les cayes environnantes à la recherche de langoustes, inexistantes car surpêchées – puis une nuit au mouillage de Cambombia – trop peuplé à notre goût -, avons décidé ce matin de revenir sur nos pas, vers l’Est. Nos amis de Pikaïa sont dans les parages. C’est certainement la dernière fois que nous aurons l’occasion de les voir. Cette petite famille, qui navigue depuis six ans sur ce bateau qu’ils ont mis près de 20 ans à construire, continue de nous épater. Il faudra que j’écrive sur eux.

J’aime ces petites navigations du matin, 5 milles à faire tout au plus, d’une île à l’autre, avec tout juste assez de vent pour que Jade glisse en silence sur le plan d’eau. Aux San Blas, jamais de houle : la barrière de corail et les îlots disséminés ont cassé depuis longtemps les vagues du large. Comme tous les matins, le ciel est chargé sur les montagnes du continent. De l’autre côté, un soleil timide joue entre le bleu de la mer et le vert-jaune des cocotiers. Vers midi, il sera installé.

 

Entre les îles des San Blas, on croise toujours un ou deux voiliers en route pour leur prochain mouillage.
Entre les îles des San Blas, on croise toujours un ou deux voiliers en route pour leur prochain mouillage.

 

11h30, Green Island – Mouillés dans 10 mètres de hauteur d’eau dans un fond de sable, l’ancre a bien accroché. Aux San Blas, où les îles sont toutes plus jolies les unes que les autres, on aime un mouillage plus qu’un autre pour deux raisons : l’ancre y tient bien et on y est bien entourés. Ici il y a Pikaïa, puis Heike et Wolfgang que nous avons retrouvés juste sur notre bâbord au moment de jeter l’ancre. Devant nous se balance le bateau en aluminium d’un couple de français septuagénaires qui naviguent depuis 35 ans, dont les dix derniers passés ici. Décidément, les San Blas ont leurs afficionados. « On pensait aller plus loin mais on a trouvé notre paradis ici… pourquoi repartir ? ». Je me souviens de Vincent, le médecin responsable de la petite formation aux premiers secours que j’ai suivie avant de partir (un portrait à lire ici), première personne à m’avoir parlé de cette étrange phénomène d’addiction aux San Blas…

 

13 janvier 2023, 18h45 – Green Island, îles San Blas, Panama

Ce matin, 35 bateaux au mouillage. Beaucoup sont arrivés hier, certainement en prévision du coup de vent annoncé pour ce soir. Nombreux bateaux de charter… C’est qu’on ne doit pas être si mal abrités, ici.

Plusieurs jours que la météo est mauvaise. Pluie, vent. Un peu immobilisés au bateau. Heureusement, on peut passer les soirées à se raconter nos voyages et à refaire occasionnellement le monde avec les bateaux-copains autour d’un café, d’un apéritif ou d’un dîner chez les uns ou les autres. Ceci dit je l’avoue : rester enfermée des journées entières me tape un peu sur les nerfs. Christophe angoisse : qu’est-ce que ça donnera en Patagonie ? Quand je ne pourrai même pas me payer le luxe d’un plouf salvateur dans une eau pratiquement à température ambiante ? Je n’ai, pour l’heure, rien à lui répondre pour le rassurer.

Avons passé l’après-midi à l’abri dans le carré, à pointer sur la carte de Patagonie les endroits où Pikaïa a relâché, nuit après nuit, début 2020. Gaëlle nous a fourni des extraits de son journal de bord détaillé. Avons effectué le même travail, ces dernier mois, à partir de blogs ou vidéos de navigateurs. Sur notre carte du Grand Sud, les petits points de couleur se multiplient. Autant de petites lumières qui dansent devant nos yeux.

 

 

15 janvier 2023 – Salardup, îles San Blas, Panama

14 heures – Ce matin, changement de mouillage : sommes allés nous ancrer 10 milles plus à l’Ouest, à l’extrémité du groupe d’îles des Naguargandup Cays. Avons salué une dernière fois de la main Pikaïa, qui continue vers l’Est. À partir de maintenant, nos empannages successifs nous mèneront toujours plus à l’Ouest, afin de rejoindre Shelter Bay et le canal de Panama à la fin du mois.

Avons pris une grande décision : finalement, nous ne nous arrêterons pas de nouveau à Panamarina sur le chemin du retour. Trop de préparatifs à organiser, de courses à faire, et besoin de retrouver une connexion internet fiable pour traiter certains points administratifs importants avant de nous lancer dans le Pacifique. Peut-être un petit stop  à Portobelo, situé sur notre route, bourg de pêcheurs qui fut le plus grand port d’Amérique Latine du temps des espagnols. Puis on entrera dans le dur. Presque soulagés.

17 heures – Malgré la connexion limitée, Alexandra a pu me laisser un message vocal sur WhatsApp : ils viennent de passer le canal.  « Petit message de Yapluka depuis la côte Pacifique. On est passés. Je suis fière de nous, de ce qu’on a fait ». Sa voix se casse et elle raccroche. Félicitations les amis. C’est malin, vous nous donnez envie de pleurer.

 

 

3 heures du matin, le 16 – Le départ des San Blas dans une petite semaine, le passage du canal, une partie de ma famille qui débarque pour l’occasion, la transpacifique, tous les préparatifs à faire, un avitaillement de trois mois à organiser, des semaines entières à vivre en mer. Mes neurones moulinent à mort. Impossible de dormir.

 

17 janvier 2023, 17 heures – Lemmon Cays, îles San Blas, Panama

Ce matin, avons quitté Salardup où nous n’étions plus que deux voiliers au mouillage : nous, et un grand vieux gréement néerlandais, le Thalassa. Le fier esquif transporte autour de l’Atlantique 37 adolescents hollandais et une poignée de  profs pour six mois d’« école en mer ». Le troisième officier du bord est un jeune breton. Sur la plage hier soir, il avait envie d’un peu parler sa langue.

Avons fait un premier essai de mouillage devant l’île minuscule de Los Grullos, entourée de rochers. Sans succès. Par deux fois, l’ancre n’a fait que racler le fond en émettant un crissement sinistre. N’avons pas insisté. Avons contourné le groupe d’îles des Lemmon Cays pour nous faufiler par l’étroite passe Nord de la lagune, entre deux barres de vagues déferlantes – Christophe à la barre avec deux jeux de cartes devant lui, moi à l’avant avec mes yeux et mon attention tout entiers tournés vers la couleur de l’eau. Un poil tendu, l’équipage. Sommes passés par un couloir de trois mètres de profondeur – le tirant d’eau de Jade est de deux mètres. Depuis le fond de l’eau, les petits poissons me faisaient coucou entre les brins d’herbe… Petit avant-goût des navigations polynésiennes !

Dans le coin, nous croisons nos premières îles affublées de toits rouges ou gris : un restaurant par ici, quelques cabanes sur pilotis par là. Les familles Kuna des environs se sont lancées dans de petits business. Alors que nous débarquons sur l’une de ces îles, sommes envahis par une sensation étrange : le vertige de se retrouver au milieu d’une telle concentration de touristes, clients du petit hôtel de cabanons d’à côté. Ils sont quinze à tout casser.

 

 

19 janvier 2023, 11h15 – Chichime, îles San Blas, Panama

Ce matin, record de plus petite navigation dans les San Blas pour rejoindre Chichime, notre dernier mouillage : trois milles. Somme sortis du lagon des Lemmon Cays à travers la passe par laquelle nous y étions entrés, en suivant notre trace zigzagante sur la carte et en serrant les fesses. À l’arrivée sur Chichime, trois épaves échouées sur les hauts fonds nous rappellent que l’on est jamais trop prudent.

 

20 janvier 2023, 14 heures – Chichime, îles San Blas, Panama

Dernière journée (venteuse) dans les San Blas. Trois jours que nous n’avons plus de produits frais. Ai fait la dernière fournée de yaourts avec la dernière brique de lait. Ai façonné le dernier pain avec le dernier sachet de levure boulangère. Côté conserves nous avons, pour la première fois du voyage, atteint les fonds de cale pour de vrai. Il est temps de retourner à la civilisation.

Demain, nous entamons notre retour vers l’Ouest et la marina de Shelter Bay, à nouveau, à l’entrée du canal. Avons deux semaines devant nous pour nous préparer au passage des écluses. La grande traversée suivra dans la foulée. Demain, Jade se met en branle vers le Pacifique. Faudra bien dormir. Fini la rigolade.

 

Bienvenue au mouillage de Chichime!
Bienvenue au mouillage de Chichime!

11 Comments

  1. Merci pour ce joli texte, si bien écrit. Grâce à vous je me suis fait une bonne idée des San Blas.

  2. Coucou,
    J’avoue que j’ai pris un peu de retard à la lecture de vos dernières aventures mais je vais rattraper cela très rapidement. Cependant j’en profite pour vous souhaiter une merveilleuse année 2023 pleine de superbes découvertes, de belles rencontres et d’agréables navigations et le tout avec bonheur et santé 🥂.
    Au moment où j’écris ces mots, le bateau de mon petit-cousin est arrivé aux îles du Cap-Vert. Haumana s’apprête à traverser l’Atlantique pour la Guyane avec mon frère et mon cousin germain en renfort pour la traversée. Ensuite Haumana et son équipage (Julien, Elisa et leur chatte Zourite) poursuivront pour un voyage de 5 ans aux Antilles et en Polynésie où vous aurez peut-être l’occasion de les croiser.
    Bises et bonne traversée du canal,
    André

  3. Bonjour André, et tous nos meilleurs vœux à vous deux!
    Chouette pour le petit-cousin. On lui souhaite une bonne traversée. Effectivement, si nos chemins se croisent à un moment donné, nous serons heureux de le rencontrer!
    Bises.

  4. On en prends plein les yeux ,MERCI , vous êtes formidables tous les deux !!!
    la navigation sur le Rio Diablo est assez flippante et il me semblait que à un moment donné
    dans une de vos escales vous aviez acheté une annexe rigide ?
    et c’est vrais que même pauvre, la couleur domine dans les vêtements ,Ce n’est pas le cas en Europe
    j’ai lu la Ballade de BLUE MARINE ,récit d’un tour du monde sur 10 ans de Yves et Marie d’Aigueperse,
    et devenus amis à St Raphael , même 20 ans après , les iles San Blas ils ne les ont pas oubliés et comme vous
    Elle était journaliste , c’était un régal pour la lecture !!

  5. il(es)  » San blasserai » (très mauvais jeu de mots je l’avoue) que vous ayez trouvé le paradis, super!!! à la lecture de tes propos si précis nous y sommes. La présence de déchets est malheureusement un fléau, no comment. S’interroger afin de savoir si sous des tropiques agités, vous apprécierai votre espace restreint est logique,mais qu’il est bon d’aller voir ailleurs, pour revenir et apprécier, là, ou on a envie de se poser. Merci pour ces récits, bon vent à vous 3

  6. Bonjour Estelle et Christophe,

    Vous allez entamer la traversée du Canal de Panama ; combien d’écluses allez vous passe sont elles toute en montée en descente ou les 2 à la fois ?
    Je sais que de très gros bateaux y passent pour rejoindre le Pacifique ou l’Atlantique, nonobstant j’ai une question à vous poser qui vous paraîtra peut être incongrue y a-t-il des ascenseurs à bateaux. Cela existe en France à Arxwillet en Moselle pour des bateaux allant jusqu’à 400 tonnes qui évitent 17 écluses Canal de la Marne au Rhin gain une journée. J’ai pu le prendre cet ascenseur à bateaux.
    Par ce canal combien dure cette traversée ?
    Je vous souhaite beau temps, avez vous trouve vos coéquipiers j’en connais au moins une.
    Bises à tous deux

  7. Bonjour à jade et son vaillant équipage,
    C’est vrai vous m’avez un peu manqué! En tous cas j’ai pensé à vous plusieurs fois!
    Merci pour ces magnifiques images et le reportage : ça fait du bien de lire de l’excellent français.
    2023 le Pacifique. Un autre monde, l’Atlantique restant un peu chez nous. Continuez à nous faire rêver dans le sillage de belle Jade, sur les traces de Gauguin, Brel, Stevenson, Londonien et tant d’autres.
    Bon, je retourne poncer la carène de Naiade vi
    Bien amicalement
    Jacques

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.