La Balade de Jade

L'Antarctique par le chemin des écoliers

Bibliothèque de bord

En bateau, on a du temps pour lire… et une légère prédilection pour les livres de voyage. En panne d’inspiration? Ici on vous parle de nos dernières lectures vagabondes, au fil de l’eau.

 

Norilsk et Lëd, de Cary Férey (2017)

Caryl Férey est auteur de polars. Il les fait généralement se dérouler dans des pays compliqués – Afrique du Sud, Colombie. Un jour, autour d’un café, deux éditrices lui proposent d’écrire sur Norilsk, en Sibérie.  » La ville la plus pourrie du monde ». La plus froide. La plus polluée. Les frais du voyage sont pris en charge, l’autorisation du FSB (les services russes) est déjà dans la poche. En bonus, il peut emmener un ami. Férey n’hésite pas longtemps.

Norilsk, c’est l’histoire de ce voyage-express de 10 jours pour s’imprégner d’un lieu. L’histoire d’une ville extra-ordinaire de laideur, à laquelle on se surprend, comme l’auteur, à s’attacher. L’histoire de préjugés qui volent en éclats au contact des gens. Le tout servi par une écriture drôle et très rythmée, qui fait qu’on finit le livre presque trop vite.

À lire juste avant ou juste après Lëd (qui signifie « glace », en russe), le polar tiré de ce voyage. On y retrouve une ambiance, des lieux, des personnages rencontrés en vrai – très intéressant de noter ce que l’auteur a choisi d’intégrer tel quel, de modifier, de mélanger. Deux livres complémentaires, donc, à dévorer ensemble.

 

 

 

La panthères des neiges, de Sylvain Tesson (2019)

Pas mon préféré de Sylvain Tesson, mais quand même. Une virée de deux semaines dans la Chine profonde à la recherche de l’un des plus beaux et plus rares animaux du monde, sous la plume experte de l’un des meilleurs écrivains de voyage du moment, ça ne peut pas laisser indifférent.

Tesson est aussi doué pour décrire les paysages glacés du Tibet, l’ambiance qui règne dans le petit groupe de quatre parti se terrer dans ses cavernes (un photographe animalier, une cinéaste, un philosophe, un écrivain), que les différents états d’esprit par lesquels passent l’homme moderne immobile dans le froid à attendre la bête. Juste un peu trop d’aphorismes à mon goût.

Au passage, un très bel éloge de l’affût comme philosophie de vie, que je retranscris ici: « L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret: on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais de regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eut pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde, il survient plus de choses qu’on ne le croit ».

 

 

Marcher à Kerguelen, de François Garde (2020)

Quatre hommes marchent sur Kerguelen pendant 25 jours. Il y a Mika, le chef d’expédition, Fred le médecin, Bertrand le marin, et François. « Pourquoi, alors que je ne suis aventurier ni de profession ni de tempérament, m’infliger à cinquante-six ans l’équivalent du stage commando que je n’ai pas connu pendant mon service militaire? »

François, c’est l’auteur. Il a un don particulier pour décrire avec précision et sans que l’ennui ne pointe jamais son nez ces paysages de montagnes désertes dans lesquels ils ne se passe rien. Mais ce qui touche, surtout, c’est son humilité. Constamment il interroge sa présence sur ces terres, dont il a auparavant été administrateur pour l’Etat. Il interroge ses capacités physiques, psychologiques, à supporter le vent, l’humidité, le vide, le huis-clos à quatre. Il met les Kerguelen, si merveilleusement dures et froides, à portée d’humain.

Et les photos sont superbes. Ce qui ne gâche rien.

 

 

Le phare du bout du monde, d’André Bronner (2020)

L’épopée d’un rochelais tombé amoureux de l’île des Etats, à 200 km du Cap Horn, qui décide contre vents et marées d’en faire ressusciter le phare… et embarquera toute une bande de joyeux drilles dans son aventure. Quelques années plus tard, il convainc la mairie de La Rochelle de faire construire un frère jumeau au phare du bout du monde, sur les hauts fonds de la pointe des Minimes, à l’entrée du chenal de la Ville Blanche.
Une belle leçon de persévérance et un « beau livre » au sens propre: photos, poèmes, dessins, cartes… et même chansons! Une très belle écriture, aussi. Du récit de voyage tous azimuts, comme on l’aime.

 

 

 

L’usage du monde, de Nicolas Bouvier (1963)

Peut-être le livre de voyage qui m’a le plus marquée. Parce que superbement écrit – ce qui, dans ce genre littéraire, n’est pas si courant.

Deux jeunes suisses, Nicolas Bouvier l’écrivain et Thierry Vernet le peintre, se retrouvent à Belgrade en juin 1953 pour entreprendre un voyage de deux ans à la découverte de « l’Orient ». Ils partent avec de l’argent pour quatre mois et l’espoir de vivre de la vente d’articles de presse et de dessins. A bord de leur Fiat 500, ils iront jusqu’au Pakistan. Ils inaugurent un type de voyage que d’autres suivront bien après eux, dans les années 1970.

Mais une citation vaut parfois mieux que de longs discours: « La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. […] Le voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

 

 

Loin de la terre surgit le monde, de Fabrice Amedeo (2020)

Le dernier livre de Fabrice Amedeo, publié quelques mois avant le départ du skipper (ex-journaliste et étudiant en philo) pour le Vendée Globe 2020.

Une belle réflexion sur le large et ce qu’il offre: déconnexion, mises à l’épreuve, découverte de soi… Et sur l’émerveillement qui doit être le nôtre face au monde. Un recentrage bienvenu lorsqu’on s’apprête à mettre les voiles et qu’on a tendance à s’éparpiller dans des pensées superflues…

 

 

 

 

 

 

Robinson des mers du sud, de Tom Neale (1966)

C’est l’histoire d’un mec. Mais attention : un mec qui a l’idée d’aller vivre tout seul sur un atoll perdu du Pacifique, Souvarof, à deux cent milles de toute terre habitée. Huit cents mètres de long sur trois cents de large. Et qui y passe six ans.

C’est l’histoire d’un mec superbement généreux. Il nous livre tout : sa frustration grandissante chaque fois qu’un nouveau bateau refuse de le déposer sur son île ; les préparatifs chaotiques du jour où enfin, l’horizon s’éclaircit ; les doutes qui l’assaillent lorsque, une fois sur son île, il lui faut travailler sans relâche à la rendre vivable. On est avec lui lorsqu’il se lie d’amitié avec un canard sauvage (qui le lui rend fort mal), qu’il se contraint à abattre les cochons qui saccagent systématiquement son potager (pourtant vital), qu’il se ruine la santé à construire, pierre par pierre, une digue que la première tempête anéantira… Qu’il passe à deux doigts d’une mort tragique, car parfaitement solitaire.

Mine de rien, un passionnant manuel de survie. A mettre entre les mains de tout apprenti aventurier qui se respecte.

*

 

La lune est blanche, de François et Emmanuel Lepage (2014)

Deux frères, l’un dessinateur et l’autre photographe, sont invités par l’Institut Polaire Français à faire un reportage sur la base Dumont d’Urville, en Terre Adélie. En chemin, ils deviennent même les premiers « invités » à participer au raid de ravitaillement de la base Concordia, 1200 km plus loin, au cœur du continent…

Une superbe introduction à l’Antarctique à travers un mélange très poétique de dessins et de photos – et par moments, des assemblages qui brouillent carrément les pistes. De la belle BD comme on aime.

 

 

 

 

 

 

Ebène, de Ryszard Kapuscinski (2000)

Une fois n’est pas coutume, on vous emmène en Afrique – qu’on connaît un peu. Et pas avec n’importe qui : l’un des journalistes qui a couvert le plus étroitement l’accession à l’indépendance de nombre de pays africains, dans les années 1950-60.

Au fil des pages, du Ghana à la Tanzanie en passant par le Rwanda, on croise des figures politiques majeures du continent et on apprend sans s’en rendre compte. Car c’est surtout par l’expérience personnelle du journaliste qu’on accroche. Comme lui, on râle en attendant le départ du bus – qui ne partira, c’est pourtant fort logique, que lorsqu’il sera plein. On angoisse devant l’imminence hautement probable d’une piqûre de serpent – mortelle, sinon c’est pas drôle. Et on referme le livre sur l’image d’un grand arbre qui offre son ombre et sa fraicheur à la brousse.

 

 

 

La longue route, de Bernard Moitessier (1971)

LA référence de la littérature maritime en français. L’histoire d’un grand marin parti en août 1968 de Plymouth pour la première course autour du monde en solitaire sans escale et qui décide, alors qu’il ne lui reste « que » l’Atlantique à remonter et qu’il est largement en tête, de ne pas rentrer. « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Avec Joshua, son voilier rouge de 16 mètres , Moitessier voguera finalement jusqu’à Papeete. En pulvérisant au passage le record de la plus longue traversée en solitaire sans escale (37 455 milles parcourus, soit 69 367 kilomètres, en 303 jours de mer).

Plus que l’histoire d’une course, d’un bateau ou d’un marin, l’histoire d’un homme qui s’ouvre à la mer et que la mer transforme profondément. Qui refuse la course pour mieux accepter la vie. Qui tous les jours, sur le pont, nourrit les oiseaux.

 

 

 

Pianocéan, d’Anne-Lise Le Pellec et Marieke Huysmans-Berthou (2019)

 

Livre découvert grâce au Festival International du Film et du Livre d’Aventure.

Un piano sur un bateau: le rêve! Un subtil mélange de bruissements dans les voiles, d’accords mineurs et de cliquetis de clés de 12…  Un récit à deux voix en forme de fragments de textes et d’images. Merci à Marieke et Anne-Lise pour ce journal de bord tout en poésie, illustré de photos magnifiques.

 

 

 

 

 

Notes (suivi de La solitude heureuse du voyageur), de Raymond Depardon (1979)

Un photographe parle de ses photos. Mais pas que. Sur l’image: deux phalangistes libanais dans un sous-sol de Beyrouth. Et en légende: « j’ai envie de rentrer à Paris en autobus, tout doucement« . Un peu plus loin, trois combattants afghans au milieu des montagnes et « je retrouve les bûcherons de mon enfance« .

C’est ça, la magie Depardon. Des images sublimes, une connaissance pointue des contextes, le vrai courage du reporter de guerre… Et toujours,  l’écho que tout cela fait en soi. Une philosophie du voyage d’une grande sincérité.

 

 

 

 

 

L’Odyssée de l’Endurance, de Sir Ernest Shackleton (1919)

Un grand classique de la littérature polaire. 28 hommes, en pleine première guerre mondiale, sont embarqués par l’explorateur britannique Sir Ernest Shackleton en mer de Weddell, à l’Est de la péninsule Antarctique. Objectif: puisque le pôle Sud a déjà été atteint quelques années auparavant, cette fois, accomplir l’exploit de traverser le continent Antarctique de part en part.

L’Endurance atteindra bien le pack Antarctique. Mais prise dans les glaces, elle finira broyée. Pendant 22 mois, les naufragés dériveront au fil des craquements de la banquise. Ils subiront des températures allant jusqu’à -45 degrés. Leurs provisions s’amenuiseront. Au final, six d’entre eux (dont Shackleton) parviendront à aller chercher de l’aide en Géorgie du Sud après 15 jours de mer dans un canot de sauvetage en plein « cinquantièmes hurlants » , puis une traversée de l’île à pied.

Au final, tous les hommes de l’expédition rentreront sains et saufs. Ou comment faire d’un échec une réussite totale. Que dirait notre lord britannique s’il savait qu’il est aujourd’hui étudié de long en large dans certaines écoles de management?

 

Damien autour du monde, de Gérard Janichon (1973)

Deux jeunes types, Jérôme et Gérard, le capitaine et l’écrivain, décident de se faire construire un bateau à La Rochelle – le patron du chantier qui a aménagé notre Jade participera à l’aventure en leur offrant le gréement! Après s’être mangé la tour Saint Nicolas au démarrage de leur périple, Jérôme et Gérard navigueront du Spitzberg à l’Antarctique en passant par les Antilles, l’Amazonie… et bien d’autres aventures.

Leur voilier de 10 mètres, Damien, récemment restauré par les Amis du Musée Maritime de La Rochelle, coule aujourd’hui des jours heureux dans les eaux du Vieux Port. Quand on le voit, avec sa bulle de veille et son liseré rouge, on ne peut s’empêcher de se demander comment une coque de noix pareille a pu survivre à un tel périple. Sans parler de ses occupants.

 

 

 

 

Voyage d’une parisienne à Lhassa, d’Alexandra David-Néel (1926)

Pour la première fois dans l’histoire, un étranger parvient à entrer dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet… Et c’est une étrangère!

Alexandra David-Néel est une érudite et une aventurière. Chez elle, les deux sont indissociables, car être l’une permet d’être l’autre. Pendant huit mois, accompagnée de son fils adoptif, elle arpente les chemins du ¨Pays des Neiges » sous l’apparence d’une mendiante tibétaine, avec la peur constante d’être découverte.

En haut d’un col enneigé, un soir, affamée depuis plusieurs jours, elle s’extasie devant un bout de semelle de chaussure que son compagnon d’infortune lui tend. Il pourront manger ce soir-là. Un autre jour, transie de froid, elle entre en méditation et réchauffe son corps par la force de sa pensée. Et oui, on y croit. Un esprit éminemment curieux, ouvert. Persévérant. Tout ce qu’on aime.

 

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