Vincent, le médecin qui aimait la mer

Il passe six mois de l’année dans un service d’urgences et les six suivants sur son catamaran – si possible, entre les San Blas et Cuba. A ses heures perdues, Vincent Delire forme aussi des plaisanciers aux premiers secours en mer… Comment s’y prend-on pour se construire une vie pareille ? Réponse entre deux points de suture.

 

Il vient de passer une demi-heure dans l’eau. Il s’agrippe comme il peut à la jupe arrière, on s’y met à trois pour le hisser. Cinq minutes interminables… Enfin ça y est, il est à bord. Il frissonne de partout. Vite, on le rentre au chaud : serviette, couverture, siège, « est-ce que tu nous entends, Vincent ?». Hochement de tête. Deux minutes passent dans le silence. Puis ça commence dans un murmure, et de plus en plus fort : « oh ça va pas ça va pas ça va pas… ». Ses paupières se ferment. Les frissons cessent. Hypothermie, à tous les coups! Qu’est-ce qu’il faut faire, déjà ? Vincent dodeline quelques instants sur sa chaise… et VLAN, s’écroule au sol.

On se regarde tous les six, éberlués. « Quand on fait les cas pratiques, attention, je me laisse vraiment aller. Parfois je me fais mal ». On était prévenus.

 

Au Palais des Congrès de la Grande-Motte ce matin, quelqu’un ne se sent pas très bien…

 

Les yeux et les mains du médecin

 

La jupe arrière du bateau est une chaise en bois, et l’océan en furie, une salle de réunion du palais des Congrès de la Grande-Motte. Le naufragé c’est le docteur Vincent Delire, notre formateur. Il est là pour nous apprendre à réaliser les premiers soins en mer – comprendre : savoir quoi faire lorsque un problème survient et que les premiers secours sont beaucoup plus longs à venir que dans notre confortable vie à terre.

« En fait, il va vous falloir être les yeux et les mains du médecin », explique Vincent. Et paf, en guise d’intro, on se retrouve à prendre le pouls du voisin. Chacun commence à compter consciencieusement les pulsations en regardant sa montre… « Il y a beaucoup plus rapide pour savoir où on en est. Si vous sentez son pouls au niveau du poignet, la personne a plus de 8 de tension. Au niveau de la carotide, elle a plus de 4. Donc si au niveau de son cou, vous ne sentez rien … on commence à être vraiment dans la mouise ». Du pouls à la respiration en passant par l’analyse de l’environnement, on apprend mine de rien à établir un mini-diagnostic rapide. Quelques données potentiellement utiles au médecin qui trépigne à l’autre bout de la ligne satellite, là-bas tout là-bas au Centre de Consultation Médicale Maritime de Toulouse (CCMM), potentiellement à des milliers de milles nautiques de l’endroit où batifole votre bateau.

 

 

Un globe-docteur qui cache bien son jeu

 

Après le bilan vital, le massage cardiaque. On s’échine tous à tour de rôle sur notre mannequin en plastique – avec masque attitré et désinfecté, Covid oblige. Puis vient l’heure de la pause déjeuner. De l’autre côté de la baie vitrée, deux sacs apportés ce matin par Vincent et laissés mystérieusement dehors intéressent de plus en plus les goélands… « Je m’excuse par avance pour l’odeur mais je vais devoir les rentrer du coup ». Non, il ne s’agit pas du déjeuner, mais de pieds de cochon. Pour les points de suture de l’après-midi.

 

Points de suture sur un pied de porc. Pour moi, une première mondiale. © Vincent Delire

 

Vincent est un homme discret, posé. Il faut attendre la pause pour en apprendre un peu plus sur ce globe-docteur marinisé qui cache bien son jeu. Comme souvent avec les marins, la glace se brise à travers le récit de ses dernières navigations. En l’occurrence, l’histoire d’une errance sur la mer des Caraïbes entre mars et mai 2020, en pleine montée en puissance du coronavirus. Pendant deux mois, sa femme et lui ont tiré des bords sur leur catamaran entre Panama, les îles Caïmans, Cuba, Curaçao et finalement la Martinique, se faisant rejeter de port en port, de mouillage en mouillage, à mesure que la paranoïa gagnait cette partie du globe. Aucun incident humain à déplorer à bord pendant toute cette période. Juste un anniversaire à fêter, les soixante ans de Vincent. Et accessoirement, le vit-de-mulet qui casse, « plutôt sportif à réparer en navigation ». En une heure de discussion, on vient d’entrevoir le marin derrière le médecin.

 

 

Un leitmotiv : le pratico-pratique

 

14h, on entre dans le vif du sujet. Assisté d’une collègue des urgences de Montpellier, Vincent nous livre successivement les secrets du pansement de tête parfait, du point de suture idéal et de l’injection d’antibiotique en intramusculaire. Avec à chaque fois une mise en application pratique – aucune chair de fesse mise à l’épreuve je vous rassure, l’injection est pratiquée dans la peau veloutée d’un demi pamplemousse.

Pour la première fois de ma vie, j’ai un bistouri dans les mains. A chaque exercice, Vincent ouvre un kit complet pour chacun d’entre nous, et c’est de la vraie Bétadine qui tache que nous badigeonnons sur nos pieds de porc. « Notre formation a évolué d’année en année, explique Vincent. Au début, Médidistance et l’IEF Santé formaient des coureurs du Vendée Globe, puis Medidistance s’est spécialisé sur la grande croisière : monsieur lambda qui part en couple ou en famille vers des horizons un peu lointains. Et on a intégré de plus en plus de pratique. Je me suis basé à la fois sur les retours des personnes que l’on avait formées et sur ma propre expérience de navigation. Par exemple, même si je suis médecin, je me refuse à partir moi-même sur mon bateau avec une pharmacie de bord plus fournie que ce que l’on propose à nos stagiaires. Je teste en conditions réelles. »

 

 

« Un jour je leur ai dit « c’est aujourd’hui » »

 

Les conditions réelles, après 5 ans de navigation dans la mer des Caraïbes, Vincent commence à les connaître. Un an pour la transatlantique puis profiter du Rio Dulce, un an entre le Guatemala, le Belize, le Mexique et Cuba, une troisième année marquée par la découverte des îles San Blas… « Au début, on était partis pour une année sabbatique, en 2016. J’avais prévenu ma direction à la clinique 5 ans avant, ils me prenaient un peu pour un fou. Et puis un jour je leur ai dit « c’est aujourd’hui ». J’ai eu de la chance, ils ont validé ». Vincent Delire et son épouse partent donc. Mais dès le Cap-Vert, il sent bien que la capitaine en second n’a pas tellement envie que le voyage s’arrête… « On a décidé d’alterner vie professionnelle et vie en mer. Il y a eu un choix à faire. Avant le départ j’étais anesthésiste et attaché de direction, maintenant je gère un service d’urgences. C’est plus compatible avec une activité ponctuelle ». Lorsqu’il est en France, Vincent assure également une formation Médidistance tous les deux mois environ. La suite de leur voyage, potentiellement vers le Brésil, dépendra beaucoup du coronavirus – comme notre propre aventure, d’ailleurs.

 

Vincent Delire à bord de Madgic, son Nautitech 40.2. © Vincent Delire

 

Dimanche, 17h30. La fin du weekend de formation pointe son nez. Les six participants échangent adresses mail et blogs de voyage – y compris Vincent et son catamaranmadgic.org. Juste avant de rejoindre les rues désertes de la Grande-Motte et leurs pyramides débarquées d’une autre planète, le docteur donne tout de même un dernier conseil. Un conseil de baroudeur. « A un moment il faut partir. Lâcher le truc, quelles que soient les raisons qui pourraient encore vous retenir. Nous, on s’était fixé le 15 août 2016 à 10h02 ». Et après cinq ans d’attente et de préparatifs, à 10h02 ce lundi-là, oui, ils sont partis.

 

Pour plus d’infos sur cette formation :

Formation Médicale Océanique +

 

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