Madère-Canaries: navigation chahutée, nos plans chamboulés!

Derniers jours à Madère: on se gave de balades avant le départ. Celui-ci sera plus costaud que prévu, prélude à la navigation la plus compliquée depuis le début du voyage. Quand la mer nous oblige à revoir notre copie…

 

24 septembre 2021, 19h – Marina Quinta do Lorde, Madère

Aujourd’hui, tour complet de Madère en voiture. La particularité de cette île, c’est que l’on peut en faire le tour en trois-quatre heures sans rien y voir, en enchaînant les tunnels. On feinte le GPS pour profiter des paysages.

Sommes allés pour la première fois à Porto Moniz, à l’exact opposé de notre marina sur l’île. Avons fait plouf dans ses piscines naturelles. Assez touristique, c’est vrai, mais quelle sensation de se baigner au milieu des roches volcaniques, dans un eau limpide et calme, alors que la houle venue de loin se brise avec fureur sur la falaise à quelques mètres! Par moments, quelques embruns sur nos joues.

 

 

26 septembre 2021, 22h25 – Marina Quinta do Lorde

Cet après-midi, test de notre nouveau kayak! Bien fait de filmer. Des barres de rire. Ce soir, complètement vannés tous les deux.

 

On a craqué, on s’est acheté un kayak… Comme je débute, vous connaissez Christophe: première sortie, entrainement!

 

27 septembre 2021, 21h15 – Marina Quinta do Lorde

On a marché sur le toit de Madère. 5h30 du Pico Arieiro au Pico Ruivo, les deux points culminants de l’île (autour de 1800 mètres d’altitude), en montée et descente quasiment tout du long. Ce soir, les cuisses tirent un peu.

Arrivés au parking du Pico Arieiro à 9h, il y avait déjà du monde. La randonnée réputée la plus difficile de l’île attire les foules. Me voilà rassurée, quelque part, car je doutais de mes capacités à parvenir au bout. Christophe me rappelle que nous avons marché jusqu’au sommet du Kilimandjaro il y a deux ans. Je regarde mes pieds. Ça devrait le faire.

En sortant de la voiture, saisis par le froid et par le paysage. Des pics quasiment nus de toute végétation s’élancent vers le ciel. Les ombres projetées par le soleil levant les grandissent encore. Éblouis.

 

 

29 septembre 2021, 21h30 – Marina Quinta do Lorde

Quatre mois que nous sommes partis de La Rochelle.

Mauvais temps: pluie, vent. Restés à la marina toute la journée. Fait un gâteau au chocolat. En fin d’après-midi, avons fait la connaissance de Jorge. Nous le rejoindrons à Funchal demain.

 

1er octobre 2021 – 21h40 – Marina Quinta do Lorde

Dernière balade à Madère avant notre départ. Marche le long des falaises de la côte nord, que nous avions explorée en voiture il y a quelques jours. Sentier à pic au-dessus de l’eau, toujours sécurisé. Au bout du chemin le village de Porto da Cruz nous attend, au pied de son rocher. Les parapentes sont de sortie.

 

 

3 octobre 2021- Marina Quinta do Lorde

10h30 – Discuté avec les voisins de ponton, britanniques: nous ne serons pas seuls aux îles Selvagens. Argh. Il est vrai que de l’isolement pur, on en mangera plus tard: Patagonie, Antarctique… Mais quand même. Leur bateau s’appelle Raven. « Corbeau », en anglais.

22h30 – Impossible de dormir. Comme toujours avant un grand départ. Pourtant, comme le dit le capitaine, il faudrait y parvenir car les trois nuits à venir ne seront pas de tout repos: une première nuit en mer pendant laquelle 20 nœuds de vent sont annoncés, la seconde au mouillage de Selvagem Grande (le quart d’ancre sera sûrement de mise), et la dernière, de nouveau, en mer.

Il faut dormir mais je ne dors pas. Plus je me dis qu’il faut et moins j’y parviens. Normal.

 

4 octobre 2021 – Départ de Madère

9h15, au large des îles Desertas – Partis il y a un peu plus d’une heure, au lever du jour, avant que le vent forcisse. Nos voisins britanniques nous ont aidé à larguer les amarres. Nous les soupçonnons de s’être levés plus tôt que prévu en nous voyant sur le point de partir. À présent, ils sont une trentaine de mètres derrière nous et cravachent pour arriver les premiers au mouillage de Selvagem Grande. Jade n’est pas faite pour la course. Ça n’est pas non plus l’état d’esprit de son équipage. Nous n’aurons pas la meilleure place au mouillage.

Au loin à l’Ouest, la baie de Funchal apparaît derrière une pointe, baignée de soleil. Le ferry de Porto Santo, premier bateau rencontré en arrivant à Madère il y a plus d’un mois, passe nous dire aurevoir. La boucle est bouclée.

10 heures – 18-20 nœuds de vent, nous avançons à 6,5 nœuds… et venons tout juste de constater que le safran ne vibre pas! Notre réparation a fonctionné.

16h30 – Pas pu écrire de toute la matinée. Malade. 20 à 25 nœuds de vent, houle de deux mètres de travers. Impossible de quitter mon siège, à l’arrière tribord, sans risquer de nourrir les poissons. Les yeux dans les vagues, j’ai écrit dans ma tête les premières lignes de l’article que je consacrerai à notre ami Jorge. Dormi une heure et ça va mieux.

20h30 – « Nuit-qui-vive » en perspective. Nuit sans lune dans 25 nœuds de vent. À tribord, derrière Christophe qui tente de dormir sur la banquette du cockpit sans y parvenir, les bandes roses, vertes et bleues du ciel virent au gris uniforme. Sur bâbord, on n’y voit déjà plus rien.

Cette nuit donc, pas de musique. Le capitaine a réduit la voilure. Ses instructions pour mon quart: tendre l’oreille vers le possible « bip-bip » du pilote qui lâcherait, et le cas échéant, se précipiter sur la barre. La houle est assez forte, ça n’est pas à exclure. Souvenirs, souvenirs…

22 heures – Pour la première fois, je viens de monter sur le pont de nuit, dans 30 nœuds de vent, harnachée au bastingage. Christophe était au bas du mât pour prendre un ris supplémentaire et ne parvenait pas à terminer la manœuvre, une histoire de crochet bloqué. Je me suis étonnée: lorsqu’il m’a crié de venir l’aider, je n’ai pas hésité une seconde.

Alors qu’il était encore seul à l’avant, les yeux rivés sur lui dans le noir, j’ai revu dix fois dans ma tête la procédure de l’homme à la mer. Dans un nuit sans lune, avec une houle de deux-trois mètres et 30 nœuds de vent… Même par beau temps, je ne suis pas au point. Il faudra absolument revoir cela ensemble. En tous cas, nous nous félicitons tous les jours d’avoir fait installer des balcons en pied de mât avant de partir.

 

5 octobre 2021 – 2ème journée en mer

2 heures du matin – Nouvelle catégorie: « nuit beurk ». Nuit pendant laquelle, dès lors que l’on n’est pas allongé les yeux fermés, on a nécessairement le cœur au bord des lèvres. Apprendre à vomir sous le vent.

8 heures – Christophe vient de me proposer de ne pas aller aux îles Selvagens. Houle de travers, mouillage peu sûr, journée suivante au près. Je ne sais quoi répondre. Tellement envie d’y aller! Pour m’aider à me décider, il met 20 degrés à l’ouest au pilote. Nous avons la houle pratiquement de dos. Instantanément, tout est plus fluide. Notre décision est prise. Direction plein sud, nous verrons où cela nous porte.

 

 

13 heures – Navigation interminable. À cette heure, nous devrions être arrivés aux îles Selvagens. Nous ne les verrons pas et sommes toujours ballotés par cette houle qui nous en veut.

17 heures – Mangé quelques cuillères de salade. Ça a l’air de vouloir rester dedans. Sorti le casque et la musique. Comme un pansement sur cette journée meurtrie qui n’en finit pas.

21 heures – Ce soir, 25 nœuds au lieu des 30 d’hier. Mine de rien, sacrée différence.

 

6 octobre 2021 – Arrivée à Tenerife, Canaries

1 heure du matin – Essayé de me lever plusieurs fois pour relayer Christophe à la veille. Chaque fois, un quart d’heure et je me précipite au-dessus du bastingage. Jamais je ne me suis autant vidée en un si court laps de temps. Ça fait les abdos.

N’étant d’aucune utilité éveillée, je décide à contrecœur d’investir définitivement la couchette de quart. Christophe me dit qu’il « somnolera » pendant son quart: nous n’avons vu que le bateau des anglais depuis le début et l’AIS n’en annonce pas d’autre. Je me couche avec la culpabilité au ventre – à défaut d’autre chose. Et je pense « qu’est-ce que c’est dur, quand même ». Jade nous fait revenir à l’essentiel, à nos besoins primitifs: dormir, manger, ne pas être trop malade, ne pas avoir froid. Se maintenir en vie. S’assurer que l’autre y parvient.

8 heures – Mon capitaine continue de m’impressionner. Il vient me réveiller, tout doucement, pour me dire que nous serons dans moins d’une heure au mouillage. Il n’a pas dormi de la nuit, a fait les changements de voile tout seul, a suivi consciencieusement notre progression sur la carte. Je réalise que depuis 24 heures, il m’a été impossible de fixer mes yeux sur un écran, ou sur quoi que ce soit d’autre. Ces lignes, d’ailleurs, sont écrites de mémoire.

10 heures, mouillage d’Antequera, nord de Tenerife – Juste le son du ressac sur la plage de sable noir. Le soleil perce à peine la couche de nuages. Au loin là-haut veillent d’immenses sommets de lave durcie. Mes yeux, lentement, se ferment.

On est aux Canaries.

 

Mouillage d'Antequera, 5 milles au nord de Santa Cruz de Tenerife.
Mouillage d’Antequera, 5 milles au nord de Santa Cruz de Tenerife.

 

 

2 Comments

  1. Whaou, ça a du secouer !!! ravie de vous savoir arriver aux Canaries. Je ne sais pas si nous allons réussir à vous retrouver quelque part de ce côté de l’Atlantique ! merci pour les photos et les récits de voyage, cela nous aide à patienter sagement. On devrait quitter Lisbonne entre le 3 et 5 novembre en fonction de la météo. Gros bisous à vous deux ! Bravo au Capitaine de Jade, c’est une star 😉 !!

  2. Ce reportage vidéo-photos-écrits et musique font qu’en lisant… j’étais totalement ailleurs ….à proximité de ces piscines naturelles …..très certainement. Merci pour ce partage. Changez rien à vos réglages. Courage pour les moments délicats. Bises à vous 3

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