Jorge et Fernando, une petite histoire de Madère

Ils sont cousins. Ils ont 71 et 72 ans. Ils ont bien voulu nous livrer un peu d’eux autour d’un verre, d’un bon plat. Leurs destins croisés disent en petit l’histoire de Madère, de la pêche traditionnelle à l’avènement du tourisme, en passant par les guerres coloniales. Prenez un siège, ils vous expliquent.

 

Tout commence avec Toribio. Le troisième larron. Celui dont tout le monde dit qu’il est un peu fou, mais très bosseur. Toribio possède une voilerie dans la banlieue de Funchal, et c’est pour ça qu’on le connaît. Alors que Jade est hors de l’eau au chantier d’Agua de Pena, il nous fabrique un sac à voile en un temps record. Nous sommes à la mi-septembre.

Toribio parle français – avec des mots empruntés à deux ou trois autres langues et les chuintements de sa langue natale plein la bouche. Mais il est un peu pressé. À peine le temps d’apprendre qu’il est né en Angola il y a 59 ans que chacun repart à ses occupations. Pour lui : réparer les voiles des bateaux de la Transquadra, arrivée à Madère la semaine précédente et qui en repartira dans quelques mois. Pour nous : remettre notre Jade à l’eau et nous installer à la marina Quinta do Lorde, à la pointe Est de l’île. On se sert la main et on se dit adieu.

 

La marina Quinta do Lorde, à l'Est de Madère, est intégrée dans un complexe hôtelier de la taille et de la forme d'un village, totalement artificiel. Il est aujourd'hui en faillite... toutes les maisons sur cette photo sont vides!
La marina Quinta do Lorde, à l’Est de Madère, est intégrée dans un complexe hôtelier de la taille et de la forme d’un village, totalement artificiel. Il est aujourd’hui en faillite… toutes les maisons sur cette photo sont vides!

 

29 septembre. Deux semaines ont passé. Toute la journée il a plu, il a venté. Nous sommes restés au bateau. A 16 heures, nous décidons de risquer le nez dehors, et c’est naturellement vers le bar de la marina que nos pas nous portent. Mon regard est vite attiré par l’un des deux hommes attablés juste à côté. C’est Toribio, et un ami. Aujourd’hui, il a l’air moins pressé. Devant les deux acolytes, deux bières à peine entamées. En moins de deux, elles ont glissé sur notre table, suivies de près par leurs deux propriétaires.

 

Des Selvagens et des baleines

 

Le copain de bar de Toribio, c’est Jorge. Il a une tête de souris, les yeux qui brillent, et lui aussi parle français – mieux, peut-être, que son ami, mais avec un accent portugais à couper à la scie sauteuse. Lui aussi est un homme de bateaux : à ce que nous comprenons, un petite célébrité locale. Il a lancé il y a 30 ans l’une des premières sociétés à organiser des sorties en mer pour les touristes sur la place de Funchal. Aujourd’hui, elles pullulent. Dauphins, baleines et globicéphales au bout de l’étrave. Jorge connaît les îles Desertas et Selvagens comme sa poche et ça tombe bien, nous souhaitons nous y arrêter sur notre route pour les Canaries. « Il y a un corps mort dans la baie aux Selvagens, c’est moi qui l’ai posé il y a longtemps. Il est costaud mais je ne vous le conseille pas. Trop loin, exposé au vent. Avancez-vous plus près et mouillez, mais plongez pour vérifier votre ancre. C’est beaucoup de plaques de roches dans le fond, il faut bien viser pour que ça accroche ». L’homme de la situation, quoi.

Trimballer les touristes d’île en île, a priori, ça rapporte pas trop mal. C’est Jorge qui le dit. Le secteur représente environ 20% du PNB de l’archipel, mais la concurrence est rude. Son bateau en bois, construit dans les années 60, s’est vite vu doubler par de gros catamarans dont certains ont des accords avec des hôtels de Funchal, et sur tout Madère. Jorge a vendu sa société il y a deux ans, juste avant le Covid. Ça sentait le roussi. « Maintenant, je profite des bateaux des autres, ça coûte moins d’argent – petit clin d’œil. Je fais de la plongée à Santa Cruz, et le reste du temps je bois des verres dans les marinas avec les amis. Venez demain au Malta do Calhau, sur le port de Funchal, on prendra un café. Je connais un resto pas cher dans le coin, je vous emmènerai déjeuner ». Échange de regards entre Christophe et moi: notre marche de demain est reportée, priorité à Jorge.

 

 

« On faisait tout pour ne pas y aller »

 

30 septembre à Funchal, 11h30. Le café de Jorge est tout au bout de la marina. Il est fidèle au rendez-vous, et comme la veille, il n’est pas seul. « Je vous présente Fernando, mon cousin ». Fernando a une chouette casquette avec, en-dessous, un visage tout rond et des yeux un peu tristes. Il ne parle ni français, ni anglais. « Mais vous pouvez lui parler en espagnol, il a vécu trente ans au Venezuela ! ».

J’avais lu ça dans un guide, sans comprendre : le premier pays à compter le plus de madériens expatriés après le Brésil, c’est le Venezuela. Environ 200 000 personnes. Suivi par l’Afrique du Sud. Pourquoi ? Fernando nous explique qu’il a quitté Madère à 16 ans pour l’Amérique latine. « Là-bas c’était le boom pétrolier, il y avait déjà une bonne communauté de madériens. Et tu sais ici, il y a cinquante ans… c’est très très pauvre. Pourtant mon père avait le premier gros bateau de pêche de Caniçal, il allait jusqu’aux Selvagens pour rapporter du thon qu’il salait et séchait à bord. Mais… il y avait le service militaire, aussi. On était envoyés en Angola, au Mozambique, en Guinée-Bissau… On faisait tout pour ne pas y aller ». Nous y sommes. Les guerres coloniales portugaises en Afrique. Celles qui auraient provoqué la mort de près de 9000 soldats, 5000 civils portugais et plus de 100 000 civils africains (d’après l’historienne portugaise Irène Pimentel, citée par Mediapart), et ont fini par faire tomber le régime de Salazar avec la « révolution des œillets » en 1974. « Mon frère, raconte Jorge, était installé au Mozambique. À la fin de la guerre, il a été chassé de sa maison avec sa femme, ses enfants. Il est allé au plus proche : l’Afrique du Sud. Maintenant, ils vivent là-bas ». Seconde moitié de l’énigme résolue.

 

 

Morue aux petits oignons

 

Pour déjeuner, Jorge nous enjoint à le suivre dans les ruelles en pente de Funchal jusqu’à sa cantine préférée : le Londres. Un petit restaurant qui, comme son nom ne l’indique pas, sert principalement des plats traditionnels portugais. « Je vous conseille le porc, nous on prendra la bacalhau. Prenez une portion pour deux, c’est largement suffisant ». Un conseil en or, au vu de l’assiette débordante que l’on nous apporte un quart d’heure plus tard.

 

 

Jorge nous explique que la morue est préparée à la mode d’ici, avec des petits oignons confits. « C’est une spécialité d’ici, tu ne trouveras pas ça à Lisbonne ». L’occasion est trop tentante, j’appuie sur le détonateur : « mais alors… vous vous sentez plus madériens ou portugais ? ». Jorge lève les yeux au ciel : « boh, c’est parrrrreil ». Fernando, lui, a une autre opinion. « Là-bas, c’est quand même pas les mêmes. Ils donnent des leçons à tout le monde ».  Je vois. Même réputation, en gros, que les parisiens en France.

Les deux cousins nous expliquent qu’ils vont deux à trois fois par an au Portugal – sauf cette année, avec le Covid. Les madériens ont des tarifs préférentiels pour les vols, il y a des subventions. « Mais rien à voir avec les aides que reçoivent ceux qui rentrent du Venezuela ! ». Avec la crise actuelle dans ce pays, de nombreux enfants ou petits-enfants de madériens partis au Venezuela il y a 30 ans rentrent au pays. Le gouvernement local de Madère, qui a compétence en la matière, soutient leur réinstallation. « Aujourd’hui il y a des patelins à Madère, tu t’attables à un bar, tu n’entends parler qu’espagnol ! Prends Ribeira Brava, par exemple… », et Fernando opine du chef. Lui est rentré en 1992 et personne ne l’a « aidé », dit-il. Là-bas il travaillait dans les bars, les casinos… nous n’en saurons pas beaucoup plus. Il y a eu des émeutes à Caracas, sa femme a pris peur. « Le Venezuela, ce sont les plus belles années de ma vie ». Silence. « J’avais encore ma femme ». Au coin de ses paupières, deux larmes perlent quelques secondes. Le temps d’un revers de manche.

 

 

L’art de traîner dans les ports

 

Une demi-heure plus tard, Fernando est reparti avec le mystère de sa vie déchirée entre les deux rives de l’Atlantique. Deux larmes et deux heures de discussion en mauvais espagnol n’auront permis que d’entrapercevoir son histoire.

Jorge nous invite à passer boire un dernier verre chez lui, au bout de la rue. Du vin de Madère proposé par un madérien, ça ne se refuse pas. Dans son petit appartement du deuxième étage, les volets sont clos pour garder la fraicheur. Sa femme Anna est à la cuisine, occupée à préparer du chutney d’oignons en quantité industrielle pour plusieurs restaurants qu’elle approvisionne. « Elle a sa vie, j’ai la mienne », nous dit Jorge. Entre eux, les échanges se font par bouts de phrases. Sa vie, il la vit dehors et n’hésite pas à en confier un bout à des inconnus de passage. Surtout des navigateurs, nous dit-il. « J’aime bien trainer dans les ports, les gens ont envie de parler. Et puis ça fait rencontrer des gens différents ». Et ça Jorge, ça nous fait un sacré point commun.

6 Comments

  1. Merci Pascal. C’est le genre de rencontres qui permet d’en apprendre beaucoup sur un endroit, alors on partage!

  2. Rien de plus fort que ces rencontres imprévisibles.
    Moments à mettre dans la case « souvenirs ».
    Merci. continuez à profiter un max, biz.

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