La Gomera-El Hierro, ou l’art d’attendre la fenêtre météo

Après une dernière semaine au mouillage à Tenerife, nous mettons le cap sur La Gomera. On y prépare Jade aux petits oignons pour la traversée vers le Cap-Vert. On croit les vents favorables… et puis non. L’occasion d’une escale non prévue: El Hierro, l’île la plus méconnue des Canaries.

 

En guise d’intro, une petite carte-maison pour situer les choses:

Nos deux mois aux Canaries: exploration des îles de l'Ouest, on se garde l'Est pour la prochaine fois!
Nos deux mois aux Canaries: exploration des îles de l’Ouest, on se garde l’Est pour la prochaine fois!

 

8 novembre 2021, 20h55 – Mouillage de Los Cristianos, Tenerife

Première nuit à l’ancre depuis près d’un mois. Retrouvailles avec les habitudes perdues du mouillage: réancrer trois fois, descendre l’annexe et son moteur à la force des bras, économiser l’électricité, tanguer en permanence. Pas forcément très bien dormir la première nuit. Demain, ce sera douche matinale dans la mer – mon habitude préférée.

En début d’après-midi, le catamaran Toucan (Joss, Caroline et leurs quatre enfants) a quitté le mouillage pour le Cap-Vert. Nous sommes passés leur souhaiter bonne route. Étrange, de les voir partir. Le grand saut. Celui qui précède le très grand.

Ce soir, peu de vent. La lune est un croissant, une fine bouche de chat qui sourit dans le ciel. La ville est toute proche, sur bâbord, immense station balnéaire faite de barres d’immeubles alignées. De nuit, elle n’est ni belle ni moche. Elle nous envoie simplement ses lumières. La civilisation si proche et pourtant, nous sommes seuls. Dans notre bulle. Heureuse, ce soir, de retrouver cette sensation.

 

10 novembre 2021 – Tenerife

8 heures, mouillage de Los Cristianos – Aujourd’hui, on bouge. D’une quinzaine de milles seulement, le long de la côte-sous-le-vent de Tenerife. Le décor devrait changer du tout au tout.

20h50, mouillage de Los Gigantes – Gagné. Écrin de falaises. Pas un immeuble à l’horizon. Trois voiliers au mouillage dont Zig Zag (Kevin, Marie et leurs deux petites filles), que nous avions rencontrés à La Rochelle il y a près d’un an. Juste le son du ressac sur les gros galets de la plage. Calme.

 

 

12 novembre 2021, 12h15 – Mouillage de Los Gigantes

Deux jours complets que nous sommes au mouillage ici, au pied de ces falaises de 600 mètres de haut. Le temps ralentit. Un seul élément rythme invariablement la journée: vers 13h30, la musique de Pirates des Caraïbes retentit dans le lointain et dix minutes après le Shogun II, bateau en bois d’excursions touristiques, débarque dans la baie. Le capitaine explique en quatre langues (espagnol, anglais, allemand, français) que les passagers disposent de 20 minutes pour se rafraichir, puis passer à table. Trente personnes plongent à l’eau. Une heure plus tard, nous sommes de nouveau seuls au monde.

Le matin, on part plonger en apnée au pied des rochers. J’apprends à retenir mon souffle en admirant les poissons-trompette – c’est plus facile lorsqu’on a l’esprit accaparé par un joli truc à regarder, j’ai remarqué. L’après-midi, nous partons explorer le pied des falaises en kayak. À l’embouchure du ravin, deux petites portes creusées dans la roche: un habitat troglodyte. Nous posons le kayak sur les rochers, chaussons les chaussures de plage, escaladons trois rochers. La maison est habitée. Un matelas par terre, une bougie, une étagère de livres (en anglais), une bouteille-vase emplie de fleurs à peine séchées. Plusieurs vestes suspendues aux murs. Dehors une poêle sèche à l’envers, une paire de baskets traine dans un coin, un crâne de chèvre surveille l’entrée. La seconde pièce, à droite, ressemble plus à un atelier: pots et bouteilles de trucs alignés, bidons au sol. On nous avait dit qu’il y avait des communautés hippies vivant dans des grottes, dans le coin. Nous les pensions à La Gomera. A priori, le Barranco Seco fait aussi bien l’affaire.

 

13 novembre 2021, 22h05 – Marina de San Sebastian, La Gomera

Ce matin, navigation de trois heures au moteur au départ de Los Gigantes. Laissons un bout de paradis derrière nous. Garder l’état d’esprit du mouillage, autant que faire se peut: déconnecté, mais connecté à l’essentiel.

Sur le chemin entre Tenerife et la Gomera, faisons une magnifique rencontre. Nous l’avons en partie provoquée:  plusieurs groupes de globicéphales sont résidents ici (ils vivent toute l’année entre les îles), on nous avait communiqué leur position approximative. En fin de matinée, ils remontent se reposer en surface après avoir chassé plusieurs heures dans les profondeurs. Ce matin, ils étaient au rendez-vous.

Il semble que le lien pour visionner cette vidéo fonctionne mal, mes excuses…
cliquez sur « regarder sur Facebook », cela devrait marcher.

 

Ce soir, San Sebastian de La Gomera: petite capitale pour une petite île, avec sa petite église, sa petite tour historique. Son petit bazar chinois et son petit Spar pour les jours d’approvisionnement à venir. Petits restos de poisson grillé, aussi. Trop mangé, tiens.

 

15 novembre 2021, 16h10 – Marina de San Sebastian

Hier et aujourd’hui, journées préparatifs: dernières grosses courses, ultime tentative de faire fonctionner correctement le téléphone satellite, souscription d’une assurance-santé hors Europe, test des balises de détresse de nos gilets, plein de gasoil, ratiboisage de cheveux, lessive de housses et de draps. Il faudra encore, demain, faire les dernières courses de frais, un grand ménage, et que Christophe monte au mât pour vérifier le gréement. On se prépare pour une semaine de traversée pour le Cap-Vert, mais aussi pour la Transat qui suivra, pas longtemps après. Car au Cap-Vert, nous risquons de trouver moins de choses.

Et toujours aucune voiture de disponible à la location sur toute l’île… heureusement, on a de quoi s’occuper!

 

 

16 novembre 2021, 21h25 – Marina de San Sebastian

Chamboulement de programme complet! Nous pensions partir pour le Cap-Vert ce weekend, après 3-4 jours au mouillage dans l’Ouest de La Gomera, mais le vent annoncé pour la semaine prochaine est de sud. Plutôt rare dans le coin, et exactement l’inverse de ce donc nous avons besoin. Du coup, deux solutions: soit partir dès demain (24 heures après nos amis de Macajou, qui sont partis ce matin) mais avec beaucoup de moteur en perspective, soit attendre une semaine supplémentaire. Même schéma que lorsque nous avons quitté Madère.

Après réflexion, nous tenterons demain de réserver une place pour la semaine prochaine dans une marina du coin – car le vent annoncé est non seulement contraire mais aussi plutôt fort, le bougre! Soit San Sebastian, à nouveau, soit La Estaca, sur l’île d’El Hierro. La dernière île des Canaries, la plus petite. Celle qui marqua pendant des siècles, avant la découverte de l’Amérique, la limite du monde connu. Grosse envie d’aller là-bas.

 

18 novembre 2021 – Mouillage de Valle Gran Rey

15h30 – Aujourd’hui, enfin, une voiture pour visiter la Gomera! Comme pour Tenerife ou La Palma, l’île change complètement de visage lorsqu’on la découvre par la route. Euphorie des premiers virages. Arrêt systématique à chaque mirador. Découvrons un paysage de cultures en terrasses, aujourd’hui couvertes de cactus et truffées de palmiers canariens – leur sève permet de fabriquer un sirop local proche du miel, délicieux. Des airs de Maroc souriant. On monte doucement le long des lacets de la route et puis d’un coup, la forêt. Une forêt sombre, dense, pas très haute, humide. C’est la laurisylve: une forêt de lauriers typique des Canaries, classée au patrimoine mondial, qui recouvrait autrefois une partie des terres de Méditerranée. D’un seul coup on a froid, la voiture avance dans la brume. Les mousses et les lichens recouvrent le sol, les pierres, le tronc des arbres. À l’office du tourisme du parc de Garajonay, nous récupérons une carte des randonnées du coin. Ça va être beau.

 

 

18 heures – Il pleuviote sur le taud. Première fois du voyage que nous entendons ce son. Depuis que nous avons fait confectionner cet abri au-dessus du cockpit, à la mi-juillet à Lisbonne, nous n’avions pas eu de pluie. Jolie musique.

18h30 – Un bout de falaise vient de s’écrouler sous nos yeux! L’averse s’est renforcée et une cascade s’est formée à une centaine de mètres au-dessus du sol, dégueulant sa boue d’un trou de rocher, s’écrasant en bas sur la minuscule de plage de galets. Et un bout de rocher s’est détaché. Une fumée blanche stagne encore au-dessus des deux voiliers ancrés juste en bas. L’air sent la terre mouillée. Ils ont dû sursauter un peu. La pluie a lavé le ciel.

 

 

19 novembre 2021, 20h35 – Mouillage de Valle Gran Rey

Aujourd’hui, randonnée de 16 km dans le parc du Garajonay, au cœur de l’île. Avons marché dans une forêt des premiers âges. On se laisse pénétrer par sa fraicheur, son odeur. Du bon air tout vert.

 

 

20 novembre 2021, 18h20 – Mouillage de Valle Gran Rey

Dernière journée à La Gomera. Avons profité une dernière fois de la voiture pour nous rendre à Playa de Santiago par les petites routes, à l’extrême Sud de l’île. Nous étions passés devant en bateau il y a quelques jours. Depuis la mer, seules trois ou quatre maisons étaient visibles. C’est que la petite ville, comme la plupart de patelins du coin, s’étale tout en longueur dans le ravin qui débouche sur l’océan. Ambiance de station balnéaire un peu désuète, plutôt charmante. Un peu comme sa grande sœur, Valle Gran Rey. Ici, pas de tourisme de masse.

Sur le retour, prenons en stop un allemand d’une trentaine d’années, blond et barbu. Il nous explique que cela fait cinq hivers qu’il vient passer ici. Il se paie l’avion depuis Berlin, puis c’est la débrouille. « Ce qu’il y a de bien ici, c’est qu’on trouve facilement des grottes sur les plages pour dormir ». On en a trouvé un!

Quand nous rentrons au mouillage, le vent a tourné. Il est temps de partir.

 

21 novembre 2021, 17h20 – Marina de La Estaca, El Hierro

Aujourd’hui, très belle navigation entre la Gomera et El Hierro. 15-20 nœuds de vent au travers, peu de houle. Vitesse moyenne à 6 nœuds. En arrivant au port de La Estaca, Karine et Didier, deux français rapidement croisés au mouillage le jour de notre arrivée aux Canaries, sont là pour nous accueillir. Ils nous informent que nous arrivons pile-poil dans les temps pour… un apéro-ponton! Cette île m’est sympathique.

 

 

23 novembre 2021, 22h30 – Marina de La Estaca

Hier, premiers pas à El Hierro. Balade de deux heures jusqu’au village le plus proche de la marina, Timijiraque. Le long de la route, des pentes de pierres noires déchiquetées, traces des éruptions volcaniques passées – la dernière date de 2011-2012. El Hierro est en fait la plus « jeune » des îles des Canaries, et cela se voit. À peine suffisamment fertile pour accueillir des plantes, des hommes, la vie. Au village un restaurant, le Bahia, et une épicerie, fermée. Comme pour conjurer la désolation ambiante, les habitants rivalisent d’inventivité pour égayer leur bout de jardin: cactus de toutes sortes, fleurs fuchsia, nains de jardin faits main. Pas un seul touriste. Partout, le silence.

Aujourd’hui, tour de l’île en voiture: noire, rocheuse, désolée. En particulier dans sa partie Ouest, où la petite route serpente (sans parapets de protection) au milieu des coulées de lave durcie. Sur la côte Nord de l’île, le site d’El Golfo est une caldera à moitié effondrée dans la mer. Au Sud, le petit port de La Restinga se découvre au dernier virage, au bout de sa route désolée, niché derrière des cratères d’anciens volcans. Dans les rues, des plongeurs pieds nus en combinaison reviennent d’une escapade sous-marine à la Mar de Las Calmas, la réserve naturelle d’à côté. Sur les pontons, les petits voiliers de grand voyage rivalisent d’esprit roots. Au milieu du bassin du port, un groupe de dames prend un cour d’aquagym sous la direction d’un sympathique prof trentenaire, sur fond de variété espagnole. Nous sommes quelque part entre un western spaghetti et un film de Tati.

Règle n°1 à El Hierro: RESTER CONCENTRÉ SUR LA ROUTE!

 

25 novembre 2021 – Marina de La Estaca

16h – Aujourd’hui, le temps s’est dégradé. Il pleut, il vente en provenance du Sud – comme prévu, et ce qui n’arrange pas nos affaires. Ambiance idéale pour se promener dans les ruelles de l’étrange village de Pozo de Las Cascosas, au Nord de l’île. Un ancien village de pêcheurs reconverti en locations de vacances au pied d’une falaise, avec piscines naturelles en bonus. On avait pris les maillots de bains. Ils sont restés dans le sac.

17h35 – Trois voiliers viennent d’entrer dans la marina, coup sur coup. L’éolienne tourne de plus en plus vite. Tranquilles au chaud dans le carré boisé de Jade, un thé à la main, nous comparons une énième fois les modèles météo. Pourrons-nous partir pour le Cap-Vert ce weekend? Lundi? Plus tard?…

Vamos ou pas vamos…?

 

 

 

 

10 Comments

  1. Quel plaisir de vous lire… de vous suivre !
    Quel luxe de pouvoir se dire… on attend la semaine prochaine… ou la suivante !!!
    Ici, rien ne change, une cinquième vague de covid et la course contre le temps…

    Profitez !!!!!

  2. Merci Dan, bon courage pour affronter tout ça (le froid, le Covid…). Ceci dit il faudra bien qu’on y passe aussi, à cette 3ème dose!
    Bises.

  3. Hello, c’est cool de vous suivre, on profite des bonnes idées de randos… Merci !! bonne traversée si vous décidez de partir ce week-end. Nous ne bougeons pas de Lanzarote avant mardi le temps que les vents changent de direction et baissent un peu. Bises

  4. Hello Gwen! On a prévu de partir mardi aussi, direction Mindelo directement. Au plaisir de vous croiser au détour d’une nav!

  5. Avec plaisir! Nous devrions encore être à Mindelo en fin de semaine. Un mois au Sénégal, il va falloir nous raconter tout ça!

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