À Grenade, on redécouvre la vie de bateau

Cela faisait trois mois que nous avions les pieds sur terre. Navigation de seize heures pour rejoindre Grenade, retrouvailles avec les bateaux copains dans les baies du Sud, gestion d’une onde tropicale au mouillage, découverte d’une île inhabitée… Jade nous replonge dans le bain, sans transition!

 

 

27 septembre 2022 – Baie de Chaguaramas, Trinité-et-Tobago

12h30 – Départ de Trinité-et-Tobago sous l’orage. Comme tous les débuts d’après-midi depuis plus de deux semaines que nous sommes ici, la pluie s’invite sans que nous l’ayons conviée. Sauf qu’aujourd’hui, enfin à flot, nous pouvons la fuir. Cap au Nord !

12h45 – Sur le roof, VHF portable en main, je surveille notre sortie des Bocas del Dragon. Il y a trois mois, nous traversions cette même passe en sens inverse. Ces collines verdoyantes, ces îles arborescentes, je les connais. Pourtant mes yeux se posent sur ces paysages marins comme s’ils les voyaient pour la première fois. Comme si l’aller-retour en France m’avait régénéré le regard. Une lumière nouvelle. Je respire à pleins poumons, les fines gouttes de pluie ne m’atteignent pas. Ma tête comme un ciel lavé d’après l’orage.

13h30 – Une heure à peine que nous sommes partis. Jean-Paul, notre ami du Pays Basque venu nous rejoindre pour quelques semaines, se lance dans l’inventaire de notre matériel de pêche.

16h30 – Croisons de jour les deux plateformes pétrolières que nous avions passées de nuit dans l’autre sens, il y a trois mois. Cette fois, sommes beaucoup plus près :  1,5 mille seulement d’Hibiscus. Sous la lumière du jour, elles sont moins effrayantes. Mais plus grosses, encore, que je l’imaginais.

17 heures – Venons enfin de passer à la voile. Le vent a fini par s’établir un peu au-dessus de 10 nœuds. Étonnement, cela suffit à Jade pour fuser à 7 nœuds de vitesse. C’est que notre allure, au travers bon plein, est parfaite pour elle. À moins que ce ne soit l’effet du carénage ? J’aime à penser que Jade, à sa façon, nous remercie d’avoir pris soin d’elle. La mer est plate. Le soleil de fin de journée descend doucement sur notre bâbord. Pour notre première sortie en mer depuis trois mois, que demander de plus ?

 

 

20h05 – Nuit sans lune, mais mouchetée d’étoiles. Au loin devant, déjà : le halo de Grenade. Viens de prendre mon quart. Deux heures de veille, puis quatre heures de sommeil : luxe suprême d’avoir un troisième équipier à bord. On n’envisage pas du tout son quart de la même manière : il n’est qu’une parenthèse dans une nuit de sommeil. N’aurai pas besoin de me relever. Normalement.

23h30, 15 milles au Sud de Grenade – Le capitaine me réveille en urgence : Jean-Paul, qui était de veille, vient d’apercevoir une fusée rouge s’élever dans le noir, sur notre tribord. Depuis quelques minutes, nous captons sur le canal 16 le message de détresse d’un bateau à moteur. Affalons le génois et décidons de nous rapprocher, prudemment. Jean-Paul est à la barre, prêt à remettre les gaz à fond s’il s’agit d’une entourloupe. Christophe est sur le pont, projecteur à la main. Moi, à l’intérieur, mon rôle est à la VHF. Au faisceau du projecteur nous découvrons un petit cargo, d’environ trois fois notre taille, qui tangue au milieu du rien. Distinguons trois ombres à l’arrière. Après cinq minutes d’échanges, nous comprenons qu’ils sont en panne moteur et ne parviennent pas à contacter les garde-côtes. La seule aide que nous pouvons leur prodiguer, puisque nous allons nous rapprocher des côtes de Grenade, est de relayer leur message auprès des secours et/ou de leur armateur, dont ils nous transmettent le numéro. Nous repartons et tentons d’emblée le téléphone satellite, via l’Iridium. L’un des agents de leur compagnie répond, la voix embuée de sommeil. Il ne comprend pas tout, mais l’essentiel : la (fâcheuse) situation de son cargo, sa position, son besoin de secours, le nombre de personnes à bord. Rappel du petit cargo à la VHF : c’est bon, quelqu’un est au courant, ils ne sont plus seuls. Le timbre de voix de la personne à laquelle je parle a changé, son soulagement est perceptible. Reprenons notre route à la voile.

 

Pas pu filmer ni prendre de photos, de nuit: la seule preuve que nous ayons porté assistance à ce cargo est un rond dans l'eau sur notre route!
Pas pu filmer ni prendre de photos, de nuit: la seule preuve que nous ayons porté assistance à ce cargo est un rond dans l’eau sur notre route!

 

28 septembre 2022 – Bouée devant Saint-Georges, Grenade

4h40 – Première expérience de prise de bouée dans un mouillage bondé, de nuit, après seize heures de navigation. On s’approche très lentement de la côte, projecteur de pont allumé. On n’y voit rien. Les voiliers au mouillage se découvrent au dernier moment, un ombre un peu plus sombre dans le noir de la baie – heureusement qu’ils sont tous à la bouée, donc jamais trop proches les uns des autres. Suis en train de désespérer de trouver une place lorsque j’entends le capitaine, à mi-voix pour ne pas réveiller tout le monde : « ici, une bouée libre, juste sur bâbord ! ». Jean-Paul et moi nous attelons à l’attraper, et ma foi, ne nous y prenons pas trop mal. C’est fait. Dodo.

16h20 – Plaisir intense de cette première douche dans l’eau de mer, à l’arrière du bateau.

21 heuresÇa y est. Avons fait notre entrée officielle à Grenade, bu notre première Carib fraîche au bar du coin, récupéré une carte touristique de l’île, identifié plusieurs loueurs de voiture, localisé le marché central de Saint-Georges, fait la connaissance du fournisseur officieux de langoustes du mouillage – qui se prénomme Livingstone, oui, docteur. Un bien fou. Sommes de retour dans le voyage.

 

Arrivés à bon port!
Arrivés à bon port!

 

30 septembre 2022, 22h30 – Mouillage à Woburn Bay, Grenade

Après une journée d’hier consacrée à faire découvrir Saint-Georges, que nous connaissions déjà, à Jean-Paul – avec focus sur le marché central, comme il se doit pour le cuistot qu’il est dont nous découvrons tous les jours un peu plus les talents – avons changé de mouillage aujourd’hui pour une baie du Sud de l’île. Parmi les multiples options, avons choisi Woburn Bay : nos amis Arnaud et Laetitia sont dans la place. Ne les avons pas vus depuis des mois.

Deux petites heures de navigation, donc, mais avec houle et vent de face – avons particulièrement mal choisi notre journée. Mais l’amitié a des raisons… À peine ancrés, sommes invités à déjeuner à bord du nouveau catamaran investi par la petite famille, un Catana 522. Il est gros, il est blanc et bleu, il s’appelle Atlantide. Petite pensée pour Macajou, le frère jumeau de Jade qu’ils ont vendu cet été, aujourd’hui rentré en métropole.

Ce soir, sommes allés faire un tour à la petite marina d’à côté, Le Phare Bleu. Avons enchaîné par un dîner à bord d’un autre bateau croisé plusieurs fois sur notre route depuis quelques mois, dont nous suivons les aventures sur Youtube : Inuksuit, le voilier de Lynne, Laurent et leurs deux enfants (leur chaîne, c’est ici). La marina grouille d’enfants pour lesquels sont organisés, pratiquement tous les jours, de multiples activités – piscine, karaoké, projection de films… Le tout dans une ambiance de club à l’anglo-saxonne. Du monde, du bruit, une vie sociale. Christophe et moi nous échangeons des regards par-dessus le plat de lasagnes : après deux semaines passées au fond de notre chantier trinidadien, sommes à la fois heureux et complètement perdus.

 

 

2 octobre 2022, 13h40– Mouillage à Woburn Bay, Grenade

Petit à petit, renouons avec le rythme de la vie au mouillage : sport du matin, exploration des environs en annexe, snorkeling, quelques pas sur la plage la plus proche. Après-midi tranquille sur le bateau – il fait trop chaud – avant les retrouvailles des copains le soir ou le petit apéro sur le roof au coucher du soleil. Le corps se détend un peu plus chaque jour. L’esprit fond doucement au soleil.

 

4 octobre 2022, 18h10– Mouillage à Woburn Bay, Grenade

Ambiance de fin du monde. Le ciel se chargeait depuis une heure. Les reflets roses du soleil couchant ont été avalés par cette grosse masse grise, là, devant. À présent, elle est sur nous.

Les modèles météo annoncent une onde tropicale pour cette nuit ou demain matin. Une prévision qui sort de nulle part : il y a deux jours, personne n’avait encore vu cette dépression venir. Nos amis d’Atlantide et Inuksuit ont choisi d’aller se réfugier dans le trou à cyclones d’Egmont Bay, tout proche d’ici. Après avoir longuement étudié les fichiers, avons décidé de rester là où nous sommes : trop de bateaux, déjà, dans le trou à cyclones, Christophe craint que nous ne puissions pas lâcher suffisamment de chaîne. Ici, avons déroulé 70 mètres dans douze mètres de hauteur d’eau. Mais quel dilemme, à chaque fois ! Nous aurons du mauvais temps demain, pour sûr, mais jusqu’à quel point : seulement beaucoup de pluie ? De la houle ? Et le vent, jusqu’où soufflera-t-il ?

Demain donc, notre troisième journée de location de voiture aura été payée pour des prunes : nous resterons à bord, attentifs. Aurons tout de même pu en profiter pendant deux grosses journées, hier et aujourd’hui, sur les routes étroites et sinueuses des côtes Atlantique et Caraïbe de l’île. Ici, les distances ne sont pas grandes mais les trajets, relativement longs – et dangereux. Peuplée de seulement 100 000 habitants, Grenade est une forêt tropicale géante.

 

Un petit test photo que je ne peux m’empêcher de faire chaque fois que je vois une cascade: prise de vue en vitesse lente (effet rideau d’eau) / en vitesse rapide (effet gouttelettes). Comme je ne sais pas laquelle je préfère, je mets les deux.

 

5 octobre 2022 – Mouillage à Woburn Bay, Grenade

11h20 – L’onde tropicale est sur nous. Beaucoup de pluie. La voiture de location se lave toute seule sur le parking de la marina.

12h30 – Rafale à 37 nœuds. Mangeons tranquillement notre poulet à l’estragon du chef Jean-Paul dans le cockpit, un œil sur l’anémomètre. Jade est trompeuse : tellement sécurisante, et ses espaces de vie, si bien protégés, qu’on en oublie facilement à quel point ça souffle, devant. L’alarme de mouillage, bien entendu, nous rappellerait vite à la réalité en cas de problème. Vigilance.

15h10 – Sommes repassés en-dessous de 20 nœuds de vent. On respire un peu mieux. Christophe, qui jette un œil aux images satellite de la NOAA toutes les heures, nous informe que nous sommes en plein cœur de la dépression. Comprendre : le vent est tombé, il va remonter.

20h10 – Jean-Paul vient d’annoncer qu’il avait vu une étoile.

 

Grosse ambiance au mouillage de Woburn Bay: l’onde tropicale 91L passe nous faire un p’tit coucou!

 

6 octobre 2022, 9h30 – Mouillage à Woburn Bay, Grenade

Après la journée d’hier, décidons de nous offrir un peu de réconfort : un bon petit espresso au café « La Belle Vie » de la marina du Phare Bleu, tenu par un sympathique couple de québécois. La lessive se fait tranquillement juste à côté. On sirote le temps à petites gorgées bien corsées.

 

 

8 octobre 2022, 17h – Bouée devant Saint-Georges, Grenade

Retour à la capitale. Demain, si le temps le permet, expédition d’un ou deux jours jusqu’à Ronde Island, petite île quasi inhabitée à 20 milles au Nord d’ici. Ce soir, si Livingstone le permet, dîner de langoustes avec nos amis. 17 heures, pas de traces de notre lobsterman. Ça sent le roussi.

 

9 octobre 2022 – Le long de la côte Ouest de Grenade

9h45 – Sommes partis il y a une heure de Saint-Georges sous la pluie. Sommes toujours dessous. Les grains se succèdent à grande vitesse. Demi-génois de rigueur, par prudence. Avons toute la journée devant nous pour rejoindre Ronde Island. Les amis d’Atlantide sont juste devant.

11h15 – Venons de passer la pointe Nord de l’île de Grenade. Récupérons enfin du vent. Sur tribord, un grain énorme se rapproche. Appel de Laetitia à la VHF: « vous avez vu ça?« . Bienvenue dans le canal.

11h45 – Le grain nous est passé en plein dessus. La vitesse du vent est montée, en une minute, de 12 à 35 nœuds. Avions pris les devants avec deux ris dans le génois. Jean-Paul n’en a pas moins découvert que Jade pouvait gîter pas mal.

13 heures – Ancrés dans la baie de Ronde Island, par six mètres de fond. Sommes le huitième bateau au mouillage. Contents d’être arrivés. On part pour une charmante petite île déserte pas loin, et on se mange un grain à 35 nœuds. Comme dit le capitaine, il n’y a pas de petite navigation.

 

10 octobre 2022 – Mouillage à Ronde Island

9h30 – Charme indicible d’un réveil au mouillage face à une île déserte.

12h30 – Matinée exploration: on nous avait dit qu’il y avait un chemin qui menait à une plage de l’autre côté de l’île. Arnaud nous a déposés au point de départ en annexe. On a marché 15 minutes aller, 15 minutes retour. On a ouvert à la machette et goûté notre première noix de coco du voyage sur la plage. Fiers comme pas possible.

 

Robinson Crusoé des temps modernes. Sisi.

 

13h30 – Les rafales de vent au mouillage s’abonnent de plus en plus fréquemment aux 25 nœuds. Le capitaine commence à se demander s’il ne vaudrait pas mieux passer la nuit ailleurs.

14h45 – Partis de Ronde Island une nuit plus tôt que prévu. Mouillage mal abrité par vent de Nord-Est. Repartis sous le soleil dans 18 nœuds de vent au portant. Quel contraste avec les conditions d’hier! Avons dit aurevoir à Arnaud, Laetitia, Clarisse, Carla, Charles et bientôt-Célestine – qui attend le mois de décembre pour pointer son nez dans la vie et dans le voyage d’Atlantide sur les mers. La prochaine fois que nous les verrons ils seront donc six, et dans le Pacifique.

15h15 – Une éternité que nous n’avions pas navigué au portant, sans grain ni orages. Jade glisse vers le Sud à cinq nœuds, on jurerait qu’elle n’avance pas. Si calme. Quatre jours comme ça jusqu’à Bonaire, je signe.

 

12 octobre 2022, 8 heures – Bouée devant Saint-Georges

Dernière escale à Saint-Georges. Dernière journée à Grenade. Ciel plombé, gris à l’infini. Pas un souffle de vent, les bateaux à la bouée s’orientent chacun à son bon vouloir, le mouillage ne ressemble plus à rien. Il y a deux jours, avons fait notre dernière navigation dans l’arc antillais. Demain nous mettons cap à l’Ouest, direction les petites Antilles néerlandaises.

Ma tasse de thé à la main sur le pont de Jade, je regarde une dernière fois ces collines émeraudes, foisonnantes d’arbres et de fleurs à ne plus savoir qu’en faire. Demain nous partons pour une navigation comme nous n’en avons pas fait depuis la transatlantique: quatre jours en mer. Pour la première fois, à trois. Demain nous entamons notre longue route vers le Far West: le Pacifique et la porte qui nous ouvrira sa voie, le canal de Panama. Demain, on vire de bord.

 

3 Comments

  1. 13/10/22
    Là, en décidant la route W et non N depuis Grenade, vous passez le point de non-retour Atlantique…Maintenant, c’est « forcément » le Pacifique! C’est le basculement du possible « stop » (et retour à la case Départ) au (courageux?) « encore plus » vers l’Aventure, la trouille de l’Inconnu, l’indicible envie (fierté!) d’y aller…
    Que de bons (et quelques mauvais!) souvenirs pour nous, ma femme et moi, qui devions prendre cette décision en …1980 sur notre Porthos…

    On vous suit avec gourmandise…
    Merci de prendre le temps de graver sur le parchemin électronique le déroulé de votre rêve qui devient petit à petit votre réalité et ainsi d’en faire profiter vos aficionados!

    Bon vent et rendez-vous (sur la Toile!) à Panama, je suppose, pour pouvoir continuer à lire goulûment vos aventures…

  2. Que peux-je dire…

    Justement, rien, je suis muet et admiratif devant ces photos remarquables, ce texte court et bien écrit, concis mais néanmoins chargé d’évènements, de souvenirs et d’émotions impalpables comme un thé au petit matin, l’arrivée d’une onde tropicale et de ses phénomènes, accompagnée de l’inévitable calme, du fumet d’un poulet à l’estragon et ponctué de quelques mots distillés par le taciturne Christophe…

    Je ne sais pas pour vous deux, mais je garderais bien Jean-Paul en otage jusqu’après le passage du Canal de Panama, histoire d’avoir des motifs valables pour le regretter, ce cuistot à la bonne bouille et cet apprenti-équipier de bonne composition qui trime dans la cambuse sans hausser ni la voix ni le ton…
    D’autant plus qu’il est aussi bien utile dans la répartition des quarts de veille !
    Surtout, qu’il ne me lise pas (humour).
    Et pour l’idée d’un livre, je reprendrais exactement le même format que ce blog-carnet de voyage agrémenté de photos pour illustrer les propos.
    Amicalement,
    Philippe

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