
Remise en jambes au pied des Andes
Presque un an sans avoir navigué… Pour se remettre dans le bain en douceur et parce que nous sommes encore tôt en saison, Jade met d’abord le cap vers les fjords de l’Est du golfe d’Ancud, au cœur du parc national d’Hornopirén. Nos premiers jours coupés du monde…
16 octobre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
8h30 – Ce matin, on prend la mer. Ou c’est la mer qui nous prend, comme dirait l’autre. Dans la mesure où il s’agit des canaux de Patagonie, j’aurais tendance à pencher du côté de Renaud… Car oui, les canaux vont nous prendre. Nous happer. Nous arracher, lentement mais sûrement, à la civilisation. Je ne réalise pas encore l’immensité, la solitude, la beauté qui nous attendent. Vont-elles se révéler progressivement, au fur et à mesure de notre descente vers le Sud? Ou vont-elles nous exploser à la figure, paf, comme ça, un soir en jetant l’ancre dans le soleil doré? Ou bien ce sera un oiseau, un dauphin, devant lequel d’un coup, plus qu’un mot un seul nous viendra à l’esprit: ouaw.
Il y a certains moments où l’on se sent au seuil de quelque chose. Quelque chose de grand, on en a l’intuition, quelque chose qui a le potentiel d’impacter fortement notre vie. Voire de nous changer, qui sait. Maintenant est un moment de ce genre. Pour l’heure, je viens de rendre notre carte d’accès aux douches à Carlos, l’un des marineros du club nautique. Fini le luxe. Première étape.
10 heures – Faux départ. Il a fallu moins de dix minutes au capitaine, dans le chenal, pour se rendre compte que notre système hydraulique ne répondait plus: pas de pilote automatique, pas de barre hydraulique (heureusement notre système à drosses, lui, fonctionnait). Retour à la marina.
11h15 – Problème a priori identifié: l’électrovanne qui permet d’enclencher le système hydraulique est corrodée. Une simple pièce à changer, donc. Mais sera-t-elle trouvable au Chili? Est-elle d’un modèle standard? Un nouveau recoin des entrailles de notre Jadounette que nous allons apprendre à mieux connaître…
Voici la coupable!
14h30 – En une matinée: avons largué les amarres, sommes revenus, avons identifié la panne et débusqué une ferreteria spécialisée grâce à Vicente, pilote d’avion et plaisancier rencontré il y a deux semaines complètement par hasard au bord d’un lac (à relire ici). Dans la lignée des Filtro Montt et autres Goma Montt en tous genres dont regorge la ville, avons découvert l’existence de Puerto Hidraulico, le royaume des vérins. Avons même réussi à commander la pièce dont nous avons besoin (12 volts, attention, l’électrovanne, donc plus difficile à trouver: règle immuable pour qui voyage en voilier). Livraison lundi, depuis Santiago. Quatre jours de rab au ponton… Minimum.
17 heures – La nouvelle de notre retour forcé s’est disséminée comme une trainée de poudre sur les pontons : « ¿Qué pasó?« . En quelques heures, tout le personnel du club nautique était au courant. Demain matin, devrons repasser à la capitainerie annuler notre zarpe car, dixit Alba la secrétaire, « ils n’aiment pas voir un AIS qui ne bouge pas alors qu’il aurait dû bouger ».
Ce faux départ pourrait nous attaquer le moral, mais non. J’en suis la première surprise. Est-ce parce que, après en avoir déjà vécu deux au Panama avant notre transpacifique, nous nous sommes habitués? Est-ce parce que la vie de bateau a fini par nous vacciner contre les montagnes russes émotionnelles? Je crois plutôt que nous sommes soulagés que cette panne se soit manifestée ici et maintenant plutôt que dans quelques semaines au milieu de nulle part.
17 octobre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
13 heures – Aujourd’hui souffle le vent du Sud, un vent qui porte en lui des particules d’Antarctique: même sous un grand soleil, on frissonne. Faire annuler notre zarpe à la capitainerie du port ce matin n’a posé aucun problème. Pour se consoler de ne pas être au mouillage ce weekend malgré le temps idyllique annoncé, avons décidé d’aller découvrir Valdivia, 220 kilomètres vers le Nord. On ne va pas se laisser abattre. Il y a du beau partout.
22h30 – Dire que sans ce faux départ, jamais nous n’aurions reçu à notre bord Vicente et sa famille! Vicente: l’américain rencontré il y a 15 jours sur la rive Ouest du lac Tagua-Tagua – autrement en dit, « en medio de la nada« . Après un tour du monde à bord du voilier familial pendant 6 ans dans les années 1980, il s’est installé quelque temps aux Fidji (le temps de se construire un catamaran en bois traditionnel) avant de s’envoler vers le Canada puis le Chili, où il a décidé d’enfin poser ses valises, avec femme et enfants. Comme il ne fait jamais dans la facilité, pour rentrer chez lui, il lui faut traverser un lac puis deux rivières avec son Unimog, dans lequel il transporte d’ailleurs en ce moment sa future cuisine. Et ça, c’est quand il ne pilote pas son avion. En fin de soirée, nos invités tentent de nous convaincre d’acheter un terrain au Chili, une opération semble-t-il relativement facile pour des étrangers… Nous les saluons avec la promesse de savourer chaque instant de notre descente des canaux de Patagonie.
Vicente et sa famille: une rencontre de hasard incroyable, comme on les aime en bateau…
Aller, on rentre à la maison maintenant!
19 octobre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
20h30 – Valdivia: une bouffée de printemps dans notre hiver patagon. Des collines verdoyantes au lieu des pics enneigés, une confluence de fleuves à la place d’un océan, des étudiants allongés sur la pelouse sirotant une Kuntsmann fraîche en remplacement des marineros endurcis par le froid. Jusqu’au nom de la ville sonne plus doux que Puerto Montt… Sur la Costanera, Christophe s’offre une glace. Aux multiples colporteurs qui cherchent à nous vendre un tour en barque sur le río, nous répondons par un sourire: « ya vivimos en un barco« . Ils n’insistent pas.
Valdivia, ville fondée par des colons allemands, est la capitale de la bière chilienne. Salud!
20 octobre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
11h30 – Un lundi matin comme on les aime: efficace. Electrovanne récupérée, installée, testée… Et tout fonctionne! Comme nous avons encore un après-midi de rab, allons faire appel à un spécialiste pour jeter un œil à notre frigo, qui donne (à nouveau) des signes de faiblesse. Demain, nouveau zarpe à la capitainerie. Et on met les voiles!
21h15 – Veille de départ. La deuxième. C’est bien là le problème. Comme on est déjà parti une fois avec des rêves plein la tête, la fois suivante, on s’interdit de rêver. On n’ose pas penser que cette fois, avec un peu de chance, peut être la bonne. L’idée, fort plaisante, nous effleure tout de même, mais on la chasse d’un revers de neurone. Comme une nouvelle idylle après une histoire d’amour déçue: on aimerait y croire, on y croit presque, et puis on se sermonne comme un enfant: « rappelle-toi, la dernière fois ».
Faut-il nécessairement s’empêcher d’avoir de faux espoirs? Et si je veux espérer faux moi, pour espérer bien dormir cette nuit, par exemple… Qui ça dérange?
Tous derniers préparatifs de départ…
21 octobre 2025 – Départ pour les canaux de Patagonie
9h30, Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt – Nouveau zarpe en poche, en moins de 30 minutes. Ce matin dans le bus pour la capitainerie, par trois fois, une jeune femme m’a proposé de prendre sa place assise… Sont-ce mes cheveux blancs, maintenant aussi nombreux que les bruns sur mon crâne, qui font cet effet? Ou est-ce l’extrême politesse chilienne en pareilles circonstances, que nous avons déjà remarquée, qui entre ici en jeu? J’aime à penser que c’est la seconde explication qui prime. Toujours est-il que c’est la première fois que cela m’arrive. La vieillerie approche, il est vraiment temps de larguer les amarres…
10h30 – Partis. Avec deux dauphins austraux au ventre blanc pour nous accompagner, et même un salut de manchot de Magellan. Bon signe? La journée est magnifique, grand soleil et peu de vent, parfaite pour reprendre la main après quasiment un an sans avoir navigué. Le pilote semble fonctionner, le capitaine se pèle une orange. On se détend.
11h25 – J’avais oublié… Le temps long de la navigation. Ces heures passées à regarder au loin, la mer, la côte, le ciel. Pour l’instant, les yeux ont toujours quelque chose à se mettre sous la dent: un bateau de pêche, une île, une nageoire d’otarie. Du permanent et de l’entraperçu. Dans les mois qui viennent, la terre sera toujours là, toujours offerte au regard. Avec ce qu’elle a de plus beau à nous montrer.
Le premier mouillage de notre descente des canaux: l’île Puluqui.
13 heures, mouillage Nord de l’île de Puluqui – Pour notre premier mouillage de descente des canaux de Patagonie, allons déjeuner dehors! Soleil éclatant, 22 degrés au thermomètre. Avons eu droit en arrivant à une belle introduction à la navigation entre les fermes d’élevage de saumons et de moules, dont l’abondance ici est réellement impressionnante. Face aux rangées de bouées noires alignées devant la baie, on se dit d’abord que ça ne passera jamais. Mais ça passe. La bouée orange indiquée par Daniel-l’Argentin-qui-répare-les-voiles-au-club-nautique à Daniel-le-Français-de-Belharra-le-bateau-copain-du-pays-basque, nous attendait. Pour notre première nuit « dehors », on se la joue on ne peut plus safe.
17h30 – Des cris d’oiseaux, le vrombissement léger de l’éolienne, et le silence. Toutes ces semaines de préparation pour des moments comme celui-ci. Par milliers.
20 heures – Le soleil se couche avec la marée basse. Six mètres de marnage: le paysage autour de nous a complètement changé. A quelques dizaines de mètres, un îlot de cailloux a fait son apparition, les canards s’y prélassent. Au fond de la baie, deux messieurs en tenue de caoutchouc jaune ramassent des coquillages – avec tout ce que nous avons entendu sur la « marée rouge », nous ne nous y risquerons pas. Sur la berge, un dessin de cailloux en forme de spirale a émergé, telle une œuvre extraterrestre tombée du ciel.
Retrouvailles émues avec la vie au mouillage: on aime toujours autant.
22 octobre 2025
8h20, mouillage Nord de l’île de Puluqui – Nuit la plus calme et sommeil le plus profond de ces deux derniers mois. Toujours pas beaucoup de vent de prévu aujourd’hui, dernière journée de grand soleil de la semaine. On en profite. Cap vers l’Est dans un premier temps, afin de découvrir les paysages que tant de Chiliens nous ont vantés depuis notre arrivé: ceux de l’Est du golfe d’Ancud, face à l’île de Chiloé, au cœur de la cordillère des Andes.
10h50 – On passe à la voile! Tous les voyants sont au vert: soleil, 13 petits nœuds de vent au travers, pas un centimètre de houle. Notre génois prend l’air tout entier pour la première fois depuis plus d’un an – car je ne me souviens pas, pendant notre dernière traversée Gambier-Chili, que nous l’ayons utilisé ne serait-ce qu’une fois sans prendre de ris. Notre enrouleur n’a pas bronché: réparation a priori validée.
Ca y est, on met les voiles!
16h45, mouillage caleta Zapatero – Attachés à une grosse bouée dans un goulet entre deux îles. Sur la carte Navionics, nous sommes mouillés sur l’estran. Sur le guide des Italiens par contre, le passage entre l’Isla Toro et l’Isla Malomacun ne se découvre jamais. Il va nous falloir nous habituer à ces différences d’une source à l’autre, et nous faire notre propre idée de visu.
Avons d’abord jeté l’ancre mais deux messieurs nous ont fait signe que nous pouvions utiliser les boyas. Laquelle des deux? « Cualquiera, cualquiera!« . A retenir, donc: dans ce pays, contrairement à la majorité des endroits où nous avons navigué jusqu’à présent, lorsque l’on tombe sur une bouée libre qui n’est pas à soi, on a le droit de l’utiliser. Ya pas à dire: on se sent bienvenus et ça fait du bien.
Quand on se retrouve à l’ancre sur la terre ferme… ça fait quand même un drôle d’effet. (à gauche: la carte de notrel ogiciel de navigation / à droite: le « guide des Italiens »).
18 heures – C’est quoi, vivre ici? Les cabanes en bois sur pilotis à côté desquelles nous sommes mouillés, avec chacune son petit bateau coloré amarré devant, sont-elles occupées à l’année, ou seulement pendant la saison de la pèche? Nous ne sommes pas si isolés encore, mais je ne visualise pas quel peut être le quotidien de ces gens. Par leur fenêtre, ils ont vue sur l’île d’en face, apparemment inhabitée, excepté par deux montons, deux chèvres et deux chevreaux qui broutent les arbustes du rivage.
20 heures – Tiens, un voisin de mouillage. Le Calbuco, barge d’une trentaine de mètre de long, vient de prendre la bouée d’à côté. Une trouée de soleil sortie d’on ne sait où est venue baigner son arrivée de lumière orangée. Deux surprises pour le prix d’une.
Ambiance du soir au mouillage de Caleta Zapatero.
23 octobre 2025
9 heures – Navigation de 15 milles nautiques, ce matin, dans la pluie et la brume, pour rejoindre les copains de Cap’ un peu plus bas. Que ne ferait-on pas pour un apéro? J’ai proposé au capitaine de prendre la barre, pour me tester. Première fois que je pilote le bateau de l’intérieur, il a fallu me trouver une estrade pour que je sois à la bonne hauteur. Question: serai-je à la hauteur à ce même poste lorsque nous aborderons des mouillages nécessitant d’aller emmener des lignes à terre? Que Christophe sera sur l’annexe et moi, seule à bord à gérer notre maison flottante? Pas du tout sûre d’avoir la largeur d’épaules nécessaire…
Attention, le Second prend la barre dans les canaux de Patagonie! (cette barre intérieure, que nous n’avons pas trop utilisée pour le moment dans ce voyage, risque de nous être très utile ici…)
12h15, mouillage Estéro Cahuelmo – Arrivés sous la pluie dans l’antre des falaises. Il y a cinq minutes, un bout de brume s’est levé et une cascade est apparue, juste devant nous. Forêt épaisse, plage de rochers, de l’eau partout: nous sommes bien en Patagonie. Pour économiser nos batteries et vivre ce voyage comme il se doit, avons décidé de n’allumer Starlink que deux fois par jour. Ce soir, la connexion humaine se fera en vrai, avec Florence et Mathieu, amarrés juste à côté.
18h15 – Douche froide. Au sens propre: même après trois heures de moteur ce matin, le chauffe-eau ne nous produit qu’une eau à peine tiède! De deux choses l’une: soit nous avons un souci technique (certainement lié au chauffage aérotherme que nous avons installé sur le même circuit que le chauffe-eau), soit l’eau dans laquelle baigne notre coque est trop froide pour nous laisser espérer plus que du tiédasse en sortie de réservoirs. Si c’est la seconde explication qui se confirme, les choses sont très claires me concernant: pour cette descente des canaux, je serai moins propre que d’habitude. Qu’on se le tienne pour dit et que l’on garde ses distances – ceci dit, excepté le capitaine qui vient de prendre la même résolution hygiénique que moi, je risque de ne pas déranger grand-monde…
Arrivée dans l’Estéro Cahuelmo: nous prenons la seconde bouée, juste à côté des copains.
24 octobre 2025, mouillage Estéro Cahuelmo, Chili
8h20 – J’y ai pensé une bonne partie de la nuit… Avons évoqué, hier soir avec Florence et Mathieu, nos futures stratégies de mouillage, lorsqu’il nous faudra amener des amarres à terre… A deux, comment se répartir les rôles? Qui pour ramer jusqu’à la plage avec l’amarre, identifier l’arbre ou le rocher adéquat et y faire un bon nœud de chaise bien solide? Qui pour rester gérer le bateau tout seul, jongler entre l’ancre à l’avant et l’amarre à l’arrière? Nos amis, ainsi que beaucoup de personnes avec qui nous en avons parlé, ont fait leur choix: c’est le plus à l’aise au poste de pilotage du bateau qui restera à bord. Leur principal argument: une erreur commise sur l’annexe peut pardonner plus facilement qu’une mauvaise décision prise sur notre maison flottante… Ce qui me désignerait moi pour aller porter les amarres à terre. Jusqu’à présent, j’avais envisagé l’inverse.
Christophe me dit que tout dépend de moi, de mon ressenti, qu’il n’a pas de préférence de son côté pour l’un des deux postes. Vais m’entrainer sérieusement, dès aujourd’hui, à manipuler l’annexe – ou plutôt les annexes, puisque selon les circonstances, nous utiliserons plutôt l’une ou l’autre. Petite annexe rigide, grosse annexe gonflable, au moteur, à la rame, avec ou sans amarre à transporter: il faut que je sache tout faire « les yeux fermés », me dit le capitaine – même si je compte bien les garder grands ouverts. A partir d’aujourd’hui, entrainement quotidien pour le Second.
20h30 – Avons passé cette journée de pluie incessante dans les soutes, à démonter puis remonter étape par étape le circuit de notre chauffage aérotherme… sans succès. Le liquide arrive bien jusqu’à notre chauffe-eau mais lorsque nous branchons le chauffage en bout de ligne, plus rien ne circule. Avons fini par débrancher l’aérotherme, dans l’espoir d’au moins retrouver des douches chaudes. Avons d’autres options pour nous chauffer en attendant de résoudre le problème.
L’unique rayon de soleil du jour, en fin d’après-midi, nous a permis de sortir regonfler notre grosse annexe. Sommes parvenus à la conclusion qu’il nous fallait garder nos deux annexes accessibles et prêtes à l’emploi. Avons fini l’opération juste au moment où les pics alentours se noyaient à nouveau dans la brume. Demain, le temps devrait commencer à tourner au plus beau, l’exploration pourra commencer.
Depuis le hublot tribord sous la pluie…
26 octobre 2025, mouillage Estéro Cahuelmo, Chili
17h30 – On prend le soleil: une première depuis que nous sommes arrivés de ce côté-ci du golfe d’Ancud. Ce matin, une brume épaisse posée sur le fjord nous a fait douter quelques instants de l’embellie annoncée. Mais il ne pleuvait pas – ou à peine. Alors nous nous sommes lancés.
Premier entrainement d’amarrage dans les canaux, dans des conditions idylliques car sans un souffle de vent et bien accrochés à notre bouée. Suis allée porter une amarre à terre dans la petite annexe, à la rame, sans tomber à l’eau, sans paniquer sur la plage avant de trouver le rocher adéquat, sans me tromper dans l’exécution du nœud de chaise. Pas assez rapide sur l’ensemble de la manœuvre, certes, mais tout est question d’entrainement. L’exercice aura eu le mérite de démystifier la chose et de confirmer ce dont je doutais fortement: j’en suis capable.
Cet après-midi, sous les trouées de ciel bleu, avons fait notre plein d’eau à la source. Signe que nous n’avons pas encore quitté les contrées civilisées: un long tuyau mis en place par les pêcheurs du coin nous a permis de nous ravitailler sans avoir à mettre pied à terre. Christophe a les yeux qui pétillent: il me dit qu’il aime ce style de vie, celui « des anciens » (ce sont ses termes), où chaque activité de la journée a une utilité pratique, parfois de l’ordre de la survie – faire le plein d’eau à la rivière, se faire à manger, s’assurer que l’on dispose d’un abri sûr pour la nuit. La vie de bateau permet de renouer en partie avec cette vie.
J’avoue, de mon côté, avoir besoin de mon lot d’activités « inutiles »: marcher jusqu’à la cascade la plus proche dans une forêt épaisse, par exemple, simplement parce qu’elle m’a l’air belle. C’est ce que nous avons fait en fin de journée. Est-ce le fait d’avoir dû nous frayer un chemin jusqu’à elle au coupe-coupe, sans sentier tracé, dans les odeurs mêlées de mousse et de pins, sans aucun panneau indicateur, sans rondins de bois bien placés pour éviter de marcher dans la boue? Est-ce la surprise d’être tombés nez à nez avec elle alors que je la pensais plus loin? Toujours est-il, je crois, que c’est la plus belle cascade que j’aie vue de ma vie. La plus puissante. La plus patagonne, en fait.
Isolés du monde pour la première fois du voyage…
27 octobre 2025, mouillage Estéro Cahuelmo, Chili
10h30 – Rafales à plus de 30 nœuds dans le fjord, ce matin. Elles sont arrivées avec le soleil. Le capitaine m’explique que le phénomène est lié aux hautes montagnes qui nous entourent, qui se réchauffent plus vite que le fond du fjord: des vents catabatiques, venus des sommets, nous tombent dessus en toboggan. Ici, on les appelle rachas. Ils peuvent être traitres: soudains, et très violents. Pour l’heure, ils ne nous envoient qu’un gentil avertissement: pensions quitter le mouillage ce matin, mais non. En ces contrées escarpées, mieux vaut lever l’ancre avant le lever du soleil. Nous voici prévenus.
20 heures – Première tisane à l’eau de source de Patagonie, cuvée Cahuelmo, millésime 2025. Le soleil darde ses derniers rayons dans l’embouchure du fjord. De loin en loin, les cormorans jouent à s’éclabousser. Cet après-midi, alors que nous essayions de trouver les bains d’eau chaude que l’on nous a indiqués dans le coin, avons fait une incursion au royaume des oiseaux: pétrels, mouettes, canards, cormorans noirs ou bicolores se disputaient les centimètres carrés de sable clair sur les rives de la rivière. Elle ne nous a pas laissés aller très loin: peut-être ne sommes nous pas doués, peut-être n’avons-nous pas trouvé le bon passage, toujours est-il que même à marée haute, notre moteur hors-bord a touché le fond. Rivière sauvage, c’est elle qui décide. Le panorama sur les Andes poudrées de neige n’en était pas moins grandiose.
Demain, lèverons l’ancre avant l’arrivée des rachas. Cap sur Chiloé, retour à la civilisation pour quelques jours.






















































Superbe aventure.
C’est juste magnifique.
Quel plaisir de vous suivre.
Profitez bien et prenez soin de vous.
Merci Estelle, tes mots sont au-delà de l’évocation. Ils sont si sensibles qu’ils me transportent et me font ressentir physiquement ces sensations décrites. Merci et encore merci
Quel plaisir de vous lire, ça me manquais . faire du rase-cailloux ça change des grandes traversées .
merci ça fait du bien .
Terre et eaux d’aventures à 300%
Toujours un énorme plaisir à te lire
J’ai eu le plaisir de parler au téléphone avec Manu Ravier
je vais passer le saluer d’ici peu
Bisesss à vous deux et à très vite sur le net
3B
Quel beau récit on sent à la fois la rudesse et la magie de ces fjords patagons. Bon vent pour la traversée vers Chiloé ! Que la mer soit clémente et que les rachas se fassent discrets cette fois 😆 Muriel
Merci beaucoup Gilles, on t’embrasse!
Merci infiniment Marina, ça me touche beaucoup!
Merci 3B, passe le bonjour à Manu de notre part! Bises de nous deux.
Merci beaucoup Muriel, tu résumes bien l’ambiance générale! 😉 On t’embrasse.