
Puerto Eden, dernier contact avec la civilisation
Au Sud du Golfe des Peines, passage redouté des navigateurs, existe un village perdu. Il est habité par les derniers humains que nous rencontrerons d’ici l’arrivée. Avant et après, c’est l’isolement total… Sauf quand on peut compter sur les copains.
7 décembre 2025 – Arrivée de la traversée du Golfe des Peines, Chili
18h15, Caleta Ideal – Christophe s’est endormi sur les coussins du carré. J’essaie de tenir encore une heure ou deux avant d’aller me mettre au lit. C’est que notre dernière nuit, passée au milieu du Golfe des Peines, fut blanche.
Cette traversée d’une trentaine d’heures pour 160 milles nautiques environ fut bonne mais éprouvante. Pas mal de vent, mais bien orienté : jusqu’à 35 nœuds, au portant. Un peu de houle, mais moins que ce que réserve habituellement cette zone aux navigateurs : moins de trois mètres. La fenêtre identifiée n’était donc pas mauvaise – ce qu’on dû également penser Give’r (canadien), Aracanga (allemand) et Fallout (américain), trois voiliers que nous avons vus s’élancer en même temps que nous sur l’AIS. Mais la pluie, le brouillard et le froid ne nous ont pas lâchés d’une semelle. La seule vraie lumière aperçue fut la loupiote vacillante du phare Raeper dans la nuit. Le seul trait de côte que nous avons pu deviner fut celui de la Peninsula Tres Montes au lever du jour – « lever » étant un bien grand mot, tant le jour était gris. Les seuls animaux croisés furent quelques dauphins austraux : pas un jet de baleine à l’horizon, parfaitement bouché – une baleine bleue de trente mètres aurait pu émerger à quelques encablures du bateau que nous ne l’aurions pas vue.
Et puis, après huit mois de pause en France, plus d’un mois à Puerto Montt et quelques semaines de navigation derrière la protection des îles, nous étions complètement désamarinés. Lancés à froid dans l’un des passages les plus redoutés des mers du Sud, sommes arrivés de l’autre côté sans subir ni blessure ni avarie… et c’est ce qui compte. A présent que nous sommes « de l’autre côté », allons pouvoir reprendre le rythme normal de ce voyage: par sauts de puce de caleta en caleta en fonction de ce que nous réserve la météo.
Effet « Golfe des Peines »
8 décembre 2025 – Caleta Ideal – Caleta Point Lay, Chili
7h30 – La Caleta Ideal n’est pas idéale par vent de Nord. Il s’y engouffre allègrement. Vu la configuration des lieux, aurions pu nous en douter. Mais hier soir, lorsque les Canadiens du voilier Give’r nous ont confirmé que la baie était assez grande pour accueillir nos deux bateaux atterrissant chacun de leur traversée du Golfe, n’avons pas vraiment cherché plus loin…
Après une bonne nuit de sommeil, il nous faut donc déjà bouger. Double objectif de cette semaine qui s’annonce pluvieuse, et assez vite, venteuse : se trouver un bon abri, et si possible différent de celui qu’auront choisi les autres bateaux qui ont atterri de ce côté-ci du Golfe en même temps que nous – ne pensions pas être confrontés à un problème de surpopulation dans les caletas de Patagonie, ce qui confirme le caractère très spécifique de ce passage.
8h45 – Lever d’ancre sous le déluge. Je passe dix minutes sur le pont dans la pluie et le vent, et reviens même pas mouillée : avons bien fait d’investir dans de bons équipements lors de notre dernier retour en France. Salopette et veste de quart mais aussi bonnes bottes, grosses chaussettes et gants étanches (offerts ma famille avant le départ il y a cinq ans) : allons commencer à sérieusement rentabiliser tous ces achats.
Aucun sponsoring ici, nous confirmons juste que ces combinaisons sont bien étanches!
9h30 – Le capitaine a décidé de nous faire passer derrière l’Isla Penguin pour nous épargner la houle qui s’engouffre dans l’embouchure Nord du canal Messier. La carte indique un passage à 4 mètres de profondeur – et la carte, ces derniers temps, ne dit pas toujours vrai. Certes, elle indique à cet endroit « Paso Tate », ce qui laisse effectivement espérer un espace pour « passer » … Mais pour qui ? Quelle taille? Quel tirant d’eau? Allons réduire notre vitesse et serrer les fesses.
9h55 – Passés ! Avons eu jusqu’à moins de 3,50 mètres sous les quilles… Christophe a ralenti au maximum, sa main jouant constamment sur la manette des gaz, les yeux rivés sur trois cartes en même temps – et surtout sur l’écran de notre sondeur avant, qui nous dessinait le profil du fond marin à 20 mètres devant… N’aurions pas pris ce risque il y a encore une ou deux semaines. Face aux nombreuses inconnues que réservent les canaux de Patagonie, nous avançons avec prudence, humilité et quelques bons outils.
A gauche: la carte de notre logiciel TimeZero. A droite: celle de Navionics. Enfin, l’écran affiché par notre sondeur avant.
11h30 – A la voile dans le canal Messier. Le contraste avec notre traversée des deux derniers jours est saisissant : ici aucune houle, un vent arrière à 15 nœuds et un courant favorable qui nous font avancer comme sur un tapis roulant, quasiment sans nous en rendre compte. 7 nœuds de vitesse ? Si cela ne s’affichait pas sous mes yeux, je n’y croirais pas. Aucun paysage à contempler dans la grisaille qui nous entoure, mais ce calme parfait associé à cette progression très honorable rattrape tout. Au vu des conditions, irons peut-être plus loin que prévu aujourd’hui.
16h30 – Une heure pour nous amarrer sur quatre points tout au fond du fjord de Point Lay. Entrée dans le goulet face au vent, et une fois parvenus au bout, d’un coup, plus rien. Puis une heure de manœuvre sous des seaux de flotte sans ressentir le froid, effort oblige. Le capitaine m’a félicitée et n’a pas pris la peine de repasser derrière moi vérifier mes deux amarrages. C’est qu’il doit y avoir du progrès.
Ce soir, nous sommes fourbus : cette séance d’exercice au lendemain du Golfe des Peines… Ça fait beaucoup. Devrions avoir trois jours cette semaine pour nous en remettre, car un fort coup de vent est annoncé et nous ferons le dos rond, comme il se doit. La caleta Yvonne, que le guide des Italiens qualifie d’« abri total, l’un des meilleurs de la zone », nous fait de l’œil à 25 milles au Sud d’ici. Tout va dépendre de Give’r, qui s’y trouve ce soir et nous promet de nous écrire demain matin pour nous informer de ses plans. Au pire, le fond de fjord où nous nous trouvons ce soir fera l’affaire, en reculant encore un peu plus sous la protection des arbres et avec deux amarres en plus. Et puis nous avons élu domicile sur le territoire d’un lion de mer bien curieux qui nous tiendrait compagnie.
La Patagonie, ou l’art d’apprendre à aimer la pluie.
9 décembre 2025 – Caleta Point Lay – Caleta Yvonne, Chili
11h15 – Le canal Messier se découvre un peu, laissant apparaître ses hautes rives noires. Vision éphémère ou véritable changement de temps ? Ici, on ne sait jamais. Dans le doute, mieux vaut profiter à fond de la lumière (même faible) de l’instant.
Avons quitté notre refuge de Point Lay vers 9 heures, plus tard que d’habitude car nous attendions le feu vert de Give’r. Le voilier canadien nous cède sa place à la caleta Yvonne et continue sa route vers le Sud. Cela fait un moment que nous l’avons repérée, Yvonne : a priori parfaite pour laisser passer le coup de vent qui se profile. Il se peut d’ailleurs que Florence et Mathieu, les copains du voilier Cap’, nous y rejoignent – les copains de Belharra, qui y sont passés il y a quinze jours, nous ayant confirmé qu’il y avait de la place pour y amarrer deux bateaux.
Sur l’AIS: Jade en rouge en haut à gauche de l’écran, Cap’ en bleu clair au centre, et Give’r en jaune en bas.

11h30 – Un seul rayon de soleil, et le paysage regagne des couleurs. Des verts, des bruns, des jaunes… Les montagnes, ici, ne sont donc pas toutes grises ? Je ne sais plus où donner de l’appareil photo, on est comme des fous.
20h25 – Ancrés Caleta Yvonne dans moins de 5 mètres d’une eau verte et laiteuse – apportée par le glacier Tempanos n’est pas loin. Ici, la surface de l’eau ne subit aucune risée alors qu’au loin dans le canal, on devine une légère houle. A cette heure, il fait encore grand jour et les nuages continuent, paresseusement depuis midi, de se déchirer.
Avons bien mis trois heures à peaufiner notre mouillage, cet après-midi, avec trois amarres tirées à terre en plus de notre ancre. Double enjeu : sécuriser la situation au maximum pour le mauvais temps annoncé et laisser suffisamment de place à Cap’ qui devrait nous rejoindre demain. Trois heures de manœuvre, et moi qui n’ai aucun souci de santé… j’ai mal au dos. En fait, je crois que depuis le Golfe des Peines, j’ai mal partout. Nous savions que les canaux étaient exigeants, à la fois physiquement et nerveusement. Nos corps commencent à le ressentir. Cette pause forcée de quelques jours chez Yvonne va nous faire du bien.
Canal Messier, Caleta Yvonne et soupe spéciale « fonds de cale » (pomme de terre, courge, chou et quelques dés de jambon fumé)
10 décembre 2025 – Caleta Yvonne, Chili
11h20 – Trois fois que nous voyons passer Cap’ devant la baie, à la voile, dans un sens puis dans un autre, de plus en plus proche mais jamais le nez pointé dans notre direction : Florence et Mathieu tirent toujours des bords jusqu’au bout ! Sommes prêts à les accueillir.
22h55 – Nos amis viennent de quitter le bord. Ils sont venus vers 14 heures pour le café, ont enchaîné avec l’apéro, puis avec le dîner. Ont décidé d’ancrer dans la caleta voisine plutôt que de se mettre à couple de Jade : seront un peu moins bien protégés, mais sur leur ancre. Si ça souffle trop demain pour eux ou que la houle entre de leur côté, nous leur gardons la place au chaud.
Suis toujours épatée par ces heures passées sans voir passer le temps avec des gens que nous ne connaissions pas encore il y a quelques semaines. Lorsque nous avons vu Cap’ arriver à Puerto Montt en octobre depuis les Gambier, certes précédés par les louanges que nous en avaient faits plusieurs amis communs, pouvions-nous soupçonner que nous verrions notre premier glacier patagon ensemble, puis que nous vivrions ensemble nos premiers vrais coups de vent à l’abri des mêmes caletas minuscules au milieu du Rien ? Je ne connais à ce jour que la vie de bateau pour faire naître aussi rapidement des amitiés aussi fortes.
12 décembre 2025 – Caleta Yvonne, Chili
11h30 – Huit degrés au thermomètre extérieur, ce matin. Les montagnes arrondies et nues qui nous font face, là-bas de l’autre côté du canal Messier, se sont couvertes pendant la nuit d’une fine couche de neige. Hier, la météo a alterné entre pluie, brèves éclaircies et épisodes de rafales. Là-haut en altitude, de grands nuages gris avançaient à toute vitesse : le front dont nous sommes venus nous protéger, ici. Aujourd’hui devrait être un peu moins venteux, mais plus froid.
19 heures – Aujourd’hui, le Second fête ses 40 ans et nous avons ouvert notre dernière boîte de confit de canard pour fêter ça – réchauffée sur le poêle, bien entendu. Nos invités ont apporté un gâteau maison. Florence et Mathieu, qui ont traversé le Golfe des Peines cinq jours avant nous, se sont ralentis exprès ces derniers jours pour ne pas manquer l’échéance. Aujourd’hui j’ai 40 ans dans les quarantièmes, et les larmes me viennent.
Bon anniversaire, avec un peu plus de neige sur les reliefs et un baromètre tombé bien bas!
13 décembre 2025 – Caleta Yvonne, Chili
16 heures – Dernière journée, a priori, dans la petite baie aux eaux vertes. Toujours huit degrés dehors – mais 19 dans le bateau avec le poêle au minimum. On ne sort pas, on est bien. Les copains ont levé l’ancre ce matin, nous leur emboîterons le pas demain. Direction : la civilisation.
14 décembre 2025 – Caleta Yvonne – Puerto Eden, Chili
6h15 – Départ à l’aube pour profiter de la marée montante et du courant de Sud dans l’Angostura Inglesa, étroit passage par lequel il va nous falloir transiter afin d’atteindre Puerto Eden – notre premier village depuis trois semaines, le dernier sur notre route vers le Sud. Trouées de ciel bleu, patchs de couleur sur les pentes grises du canal. Arcs-en-ciel à foison.
Navigation vers Puerto Eden, via l’Angostura Inglesa.
9 heures – Jade passe l’entrée Nord de l’Angostura Inglesa une heure avant la marée haute. Vitesse : 8 nœuds. Dix essais d’appels à l’Armada de Puerto Eden (obligatoire, d’après notre guide), sans réponse.
11h30 – Ancre posée dans la baie de Puerto Eden au côté de deux autres voiliers : Cap’ et Give’r. Comme on se retrouve! Mathieu vient nous saluer en annexe et, fort de son expérience de 24 heures sur place, nous apprend que le village compte 82 habitants et voit passer 15 voiliers par an.
Jade et Cap’ dans la baie de Puerto Eden.
16 décembre 2025 – Puerto Eden, Chili
14 heures – Du gris et du vent succèdent aujourd’hui à la journée quasi-estivale d’hier, où nous nous promenions en t-shirt sur les passerelles en bois du village. Ce coup de vent est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous octroyons une journée de plus ici.
Puerto Eden : une étape logistique pour nous, seule occasion du parcours de pouvoir refaire les pleins de gasoil et de vivres, ce que nous avons fait dès notre arrivée – après avoir commandé tout cela à l’avance aux habitants du village dont on nous avait transmis les coordonnées, encore merci à Starlink. Etape administrative aussi, avec le passage obligé (mais néanmoins sympathique) au bureau de l’Armada locale pour refaire faire notre zarpe, pour la dernière fois avant l’arrivée à Puerto Williams – une démarche qui nous a pris toute la matinée d’hier. Mais Puerto Eden s’avère être beaucoup plus que cela : la seule étape habitée du parcours. Christophe et moi réalisons encore une fois que ce que nous préférons dans le voyage, ce sont les gens. Et encore une fois, toujours la même question qui toque à ma tête : « c’est quoi, vivre ici ? ».
C’est auprès d’Isabel que nous avions commandé nos vivres, c’est elle encore qui nous a proposé de faire une lessive et de venir dîner chez elle. Pour le gasoil, nous avons fait appel à Claudio… qui nous a proposé des centollas, les dernières de la saison! (ce qui ne se refuse pas)
Que ce soit pour Claudio, qui nous a livré le gasoil et vendu un kilo de centollas, ou pour Isabel qui tient l’une des deux épiceries du village et chez qui nous avons dîné hier, la vie ici ne semble pas simple. Tous nous remercient mille fois de faire fonctionner l’économie locale. C’est que Puerto Eden, derrière ses airs de paradis perdu, est sinistré. Le mari d’Isabel nous raconte : dans les années 70, il y avait encore 600 habitants ici. Il y a vingt ans, 200. Tous ou presque vivaient de la pêche à la moule, une conserverie s’était installée sur place. Et puis la marée rouge est arrivée, « une bombe », nous dit-il. Plus de travail, pour personne. Les gens « survivent » plus qu’ils ne vivent, plus ou moins aidés par les subventions de l’Etat « qui n’arrivent pas toujours jusqu’ici ». L’école, bâtiment immense au cœur du village, compte neuf élèves. Le seul lien des habitants de Puerto Eden avec l’extérieur, c’est un bateau cargo qui passe une fois par semaine et s’arrête vingt minutes, le temps de décharger puis charger marchandises et passagers.
Lieu de vie des indiens Alacaluf avant d’être une base de ravitaillement en carburant pour les hydravions de l’aéropostale chilienne, à mi-chemin entre Puerto Montt et Punta Arenas, Puerto Eden n’a officiellement été fondé qu’en 1969. Dans vingt ans, existera-t-il encore ?
Livraison-exprès de notre commande de vivres par le mari d’Isabel, sur son bateau, après une excellente soirée passée chez eux.
17 décembre 2025 – Puerto Eden – Caleta Refugio, Chili
7h15 – Rayon de soleil isolé sur les toits rouges de l’école : Puerto Eden nous dit aurevoir. Cœur serré de laisser derrière nous ce village perdu – dans tous les sens du terme, semble-t-il. Envie de lui promettre qu’on va revenir… mais on ne peut pas.
10h30 – La dernière mise à jour des prévisions météo n’est pas très engageante : trois jours de relatif de beau temps avant une succession de dépressions sans temps mort. Je comprends enfin ce qu’a voulu nous dire le jeune préposé de l’Armada avant-hier, dont l’accent chilien prononcé ne m’a permis de comprendre que deux mots, qui revenaient régulièrement dans l’analyse : « cinco » et « frentes », cinq fronts successifs à venir au-dessus de nos têtes. Il se peut que nous restions bloqués une semaine dans une caleta, voire plus. Il va nous falloir choisir avec beaucoup de soin le refuge où nous passerons Noël…
11 heures – Paso del Abismo : parfois, la toponymie suffirait presque à décrire un lieu. Jade se fraie un passage dans le Canal Escape entre deux hautes îles, plus d’un nœud de courant avec elle. Les cascades s’alignent le long des parois anthracites. Haut et étroit, le Paso del Abismo est déconseillé par fort vent de Nord, mais aujourd’hui il souffle de l’Ouest, et gentiment : de notre faille dans les montagnes, nous ne sentons pas un souffle. Lumière blafarde, impossible de rendre compte en images de la majesté du lieu.
15h30 – Bien calés à la Caleta Refugio, dont les rives en pente douce (pour une fois) donneraient furieusement envie d’aller faire un tour à terre s’il ne pleuvait pas des cordes – et si l’on n’avait pas 45 milles et deux amarrages à terre dans les pattes. Demain nous continuons notre route vers le Sud avant l’arrivée des dépressions en série.
Furtif rayon de soleil sur les rives de la Caleta Refugio en fin de journée.
18 décembre 2025 – Caleta Refugio – Poza de las Nutrias, Chili
11 heures – Passons la jonction entre le Canal Concepción et le Canal Trinidad, qui donnent tous deux directement sur l’océan Pacifique. Quelques vagues arrivent jusqu’à nous, pas méchantes. Juste pour nous rappeler que la violence de l’océan est tout près.
Midi – Sommes accueillis dans le Seno Tres Cerros par une armée de monts pelés écrasés par les nuages – ils sont bien plus de trois, celui qui a nommé ces lieux ne savait pas compter. Changement de décor quasi imperceptible: les arbres sont plus rares et la roche, plus claire, souvent à nu. Venons de passer le 50ème parallèle Sud.
Jade navigue à présent dans les cinquantièmes! (hurlants, paraît-il…)
13h45 – Venons de croiser Gringo! C’est le voilier d’un américain, Barry, dont nous avions fait connaissance à Puerto Montt en décembre dernier (à relire ici). Il connaît les canaux de Patagonie comme sa poche. Echange rapide à la VHF avec sa compagne, belge et francophone: « Vous venez d’où? Vous allez où? Est-ce que tout va bien à bord? » Je me rends compte que je pose les mêmes questions que l’Armada… « Un conseil de caleta pour le coup de vent qui vient? »
19 heures – Arrivée rock’n’roll à Poza de las Nutrias, notre abri pour la nuit. Avons tenté de nous amarrer dans la petite baie préconisée par notre guide nautique, en vain: le vent au travers poussait le bateau vers les rochers pendant que j’essayais de trouver l’arbre adéquat pour notre première amarre, Christophe s’est retrouvé à la tenir à bout de bras tant en me criant d’abandonner la manœuvre, ce que je n’entendais pas puisque j’étais à plus de 100 mètres de distance et que j’étais hors de vue – leçon du jour: toujours emporter avec moi la VHF portable. Avons du coup ancré dans la petite crique au Sud de la baie, face au vent… mal protégée. Allons laisser passer la nuit avant de prendre une décision, mais a priori le « trou des loutres » ne sera pas notre abri pour laisser passer les dépressions à venir.
Avions identifié cette caleta comme un abri où nos amis de Cap’ pourraient nous rejoindre, car plusieurs mouillages y sont possibles… Mais, contraints par le vent d’ancrer dans la baie Sud (ajoutée au crayon), nous n’y resterons pas plus d’une nuit.
19 décembre 2025 – Poza de las Nutrias – Caleta Wanderer, Chili
Midi – D’abord tranquilles vent arrière dans le Canal Pitt, à tirer de grands bords dans 20 nœuds de vent. Venons d’obliquer vers l’Ouest et de nous rapprocher du lit du vent : nous lofons. Et nous sentons la différence. 20 nœuds au près au cœur des montagnes qui forment les canaux, c’est-à-dire avec des variations de 11 à 27 nœuds en quelques secondes, ça n’est plus la même histoire. Sommes sur nos gardes: le déjeuner est prêt mais il attendra notre arrivée.
17 heures – Pourquoi les arrivées sont-elles si souvent compliquées? Après l’épisode d’hier « vent de travers », avons eu droit aujourd’hui à celui de la « ligne de pêcheurs hyper dangereuse qui ferme l’entrée de la baie ». J’ai débord aperçu, à la jumelle, une première ligne à l’intérieur de la baie, sur laquelle nous aurions pu éventuellement nous amarrer. J’en informe Christophe: il va falloir revoir nos plans, mais nous continuons d’avancer. Et là j’aperçois, depuis un arbre proche sur notre tribord, une corde jaune tomber dans l’eau… Je vérifie immédiatement sur la rive d’en face, à bâbord: même corde jaune… Elle passe en fait sous l’eau, juste devant nous! Marche arrière toute, on ancre en urgence, « Petit Bouchon, tu penses pouvoir aller la retirer, cette corde? » Exercice d’escalade sur les rochers glissants, et je constate que la ligne peut être dénouée sans trop de difficulté, ce que je fais en l’emmenant entière de l’autre côté de la baie pour l’y ranger « proprement » sur les rochers – effort physique qui m’épuise assez rapidement, la ligne étant alourdie par des algues qui s’y sont enroulées. M’en vais inspecter la seconde ligne, à l’intérieur de la baie : elle est très fine, certainement là pour l’amarrage de petits bateaux. Très peu pour Jade. Décidons de l’ignorer et de nous amarrer sur quatre points, comme prévu, sans pouvoir toutefois reculer autant que nous l’aurions souhaité.
Pendant toute la manœuvre, des dauphins ont joué autour de l’annexe. Ma tension et ma concentration étaient si fortes que je les ai à peine vus. De retour sur le pont du bateau alors que Christophe met en place notre dernière amarre, je profite enfin de la vue de ces torpilles blanches qui passent et repassent sous la petite embarcation, jouant semble-t-il à faire des bonds le plus près possible du capitaine. On dirait qu’ils sont là pour nous! Ne jamais oublier de s’émerveiller.
Passé le 50ème parallèle Sud, les dauphins nous donnent un coup de main pour amarrer… c’est bien ça?
20 décembre 2025 – Caleta Wanderer, Chili
11h30 – Retour d’expédition à terre pour ajuster notre amarrage et prendre connaissance des lieux: la caleta est effectivement très protégée, nous nous sommes collés à sa rive Nord pour l’être encore plus, nous validons cette option pour le coup de vent qui vient. Les lignes de pêcheurs et la cabane installée au fond de la baie confirment a priori qu’il s’agit d’un abri sûr. Mais pourquoi en avoir fermé l’accès – dont absolument rien n’indique qu’il s’agisse d’une propriété privée? Et pourquoi y avoir laissé traîner des dizaines de canettes de bière, des casiers à centollas rouillés, un vieux bout de tuyau, une ruine de moteur? Revenons à bord passablement tristes.
Midi – Victoire! Le coupe-coupe marquisien de Christophe, tombé dans 3 mètres d’eau hier au moment de l’amarrage, vient d’être miraculeusement repêché! Avons profité d’un rayon de soleil pour sonder le fond de l’eau, parfaitement transparente… et il nous est apparu! Moyennant deux gaffes attachées l’une à l’autre, et grâce à la boucle de ficelle que le capitaine avait pris soin de fixer au manche de son coupe-coupe, l’objet nous est revenu… de très loin, donc. Avons récupéré le seul objet non biodégradable que nous aurions pu, contre notre volonté, laisser derrière nous dans la baie.
14 heures – Il a suffit d’un quart d’heure pour que le temps change du tout au tout: le soleil a disparu, les nuages gris s’avancent rapidement et là-haut, le vent se fait entendre. Le front arrive et c’est précisément pour cela que nous sommes ici. C’est aussi le moment qu’ont choisi nos amis de Cap’ pour arriver.
Rayon de soleil, sauvetage de coupe-coupe et arrivée des copains – précision: la bouteille de Pisco Sour est rafraîchie dans un seau de glaçons du glacier Tempanos!
21 décembre 2025 – Caleta Wanderer, Chili
21 heures – Fondue au fromage puis balade sur les hauteurs: magnifique journée au mouillage avec nos amis Florence et Mathieu. En chemin, en avons profité pour ramasser quelques branches de sapin et de houx pour notre future décoration de Noël. Arrivés là-haut, malgré la pluie et le vent de ce premier jour de l’été patagon, sommes tous les quatre restés en arrêt devant l’image de nos deux bateaux amarrés côte à côte en contrebas. Une image que nous avons vue tant de fois dans des livres, des blogs, des vidéos, des magazines, alors que nous préparions ce voyage. Aujourd’hui, en bas, c’est Cap’, c’est Jade. Aujourd’hui, ici, c’est nous.






































Chaque caleta a son lot de surprise, toujours ce très beau reportage, et surtout le plaisir du partage, avec cette population du bout du monde.
Bonnes fêtes de fin d’année, bises 3B
Vos photos sont époustouflantes et vos récits nous font travailler et naviguer avec vous mais assis sur notre canapé
Merci bonne route de Bordeaux
Pluie, vent, loup de mer, dauphins, coupe coupe à l’eau, pisco, confits de canard, des amis, une fondue..une ambiance incroyable et sûrement mémorable de tes quarante ans ma fifille.
Je vous embrasse.
Nous navigons depuis 6ans, retraite oblige, et vous nous titillez avec vos commentaires et photos. Bonne continuation!
Merci de me faire naviguer aussi loin, avec les récits captivants de « petit bouchon »
Joyeux anniversaire Estelle ! Avec du retard, désolé, j’avais l’esprit bien occupé en fin d’année.
Et belle nouvelle année qui vous verra arriver enfin en Antartique !
Bises