En mode chantier à Trinité

Dernière étape de la saison pour Jade. Après notre passage éclair aux Grenadines nous voici à Chaguaramas, dans le Nord de Trinité-et-Tobago, pour mettre le bateau au sec. Nous avons quelques jours d’avance. Mais c’est sans compter sur une gentille petite tempête tropicale qui se profile à l’horizon…

Rendez-vous en septembre pour la suite du voyage!

 

Et voici la nouvelle demeure de Jade, pour deux mois! (utiliser la molette de la souris pour zoomer et dézoomer)

 

27 juin 2022, 14h50 – Bouée dans la baie de Chaguaramas, Trinité-et-Tobago

Arrivés à 8 heures du matin dans la baie de Chaguaramas, tout au Nord de l’île de Trinidad. Entrés par la passe la plus à l’Est,  au plus loin des côtes vénézuéliennes. Les trois passages possibles entre les îles portent le doux nom de Bocas del Dragón. Là-dedans, faisons face à un courant très fort. Mais la houle est bientôt stoppée: on voit clairement la limite entre l’eau agitée de la mer Caraïbe qui s’engouffre entre les îles et l’eau de lac, lisse, qui lui succède là-bas devant, dans la baie qui nous attend. Il y a comme une barre dans l’eau. Qu’il faut passer.

Le lever du soleil fait des reflets roses sur la mer, dans le ciel. Comité d’accueil en forme de mouettes, frégates et pélicans volant en ligne au ras de l’eau. Dans la passe trois dauphins gris, gros comme nous n’en avons jamais encore vu, jouent dix minutes sous l’étrave. Mais au premier tournant dans la baie, les garde-côtes nous abordent – nous les avons pourtant appelés à la VHF il y a plus d’une heure, comme il se doit. Arrêt en plein milieu du passage, sans amarres, sans rien. Contrôle des papiers du bateau, des nôtres, de nos tests Covid. Ils nous laissent repartir au bout d’un quart d’heure, mais le charme de cette arrivée est tout à fait tombé. Les chantiers navals s’alignent les uns à côté des autres dans une eau grisâtre et luisante d’huile. L’air cesse tout à fait de bouger. La chaleur nous écrase. Bienvenue à Trinidad.

24 heures de navigation depuis Grenade, donc. La traversée fut dure. Pas compliquée: dure. Conditions de vent bonnes (15 à 20 nœuds au travers), petite houle. Mais grains toute la nuit, risque de piraterie au large du Venezuela, plateformes pétrolières et gros cargos à éviter, orage, éclairs. Une navigation dure car nous sommes fatigués, surtout. Je crois.

 

 

28 juin 2022, 20h05 – À sec, chantier Peake, Chaguaramas

Jade est hors de l’eau depuis midi. Ça y est, c’est fait. Le chantier nous a proposé une sortie en avance de quelques jours pour cause de tempête tropicale qui s’annonce. Elle doit nous passer dessus cette nuit. Pour l’instant, plus de pluie que de vent. Le chantier entier en est imbibé. Jade aussi. Nous aussi. Tous les magasins et services sont fermés demain en raison de la météo.

Avons fait des dizaines de milles de navigation pour mettre Jade à l’abri des cyclones, et dès le premier jour, essuyons notre première tempête. Cherchez la logique.

 

 

Drôle d’ambiance, ce soir. Dehors, aucun bruit excepté la pluie – et quelques voitures, au loin. Les flux électriques dans les murs du bâtiment d’à côté, aussi. Sinon, rien. Revenons d’un apéro à bord d’Apposto, pour fêter notre commune sortie de l’eau du jour. Sur le chemin du retour, avons pataugé dans les flaques, la boue. Chantier plein de bateaux fantômes. Nous repérons quelques voiliers amis croisés ces derniers mois: Alefa, Solix, Head Office. Bâchés, nettoyés. Leurs propriétaires sont partis pour quelques semaines, quelques mois, retrouver leur vie de terriens. Prenons des photos, que nous leur enverrons demain: « votre bateau se porte bien ».

Aujourd’hui donc, entrons dans une phase de transition. Celle où l’on fait ses bagages, et le ménage à fond. Où l’on lance les quelques travaux à réaliser en notre absence. Où l’on passe du mode « voyage » au mode « France ». Quelques jours devant nous. Et une tempête.

 

30 juin 2022, 18h20 – À sec, chantier Peake, Chaguaramas

Aujourd’hui, premier vrai rayon de soleil trinidadien. La tempête est passée. Peu de vent (pas du tout, même) alors que certains modèles météorologiques annonçaient une probable évolution en cyclone. Par contre, trombes d’eau pendant deux jours, sans discontinuer. Le ciel s’est chargé de rincer Jade bien comme il faut. Il a même fait un peu de zèle.

En avons profité, ce matin, pour prendre la navette (gratuite!) qui conduit les clients du chantier jusqu’au grand centre commercial le plus proche, à une dizaine de kilomètres, juste avant l’entrée dans Port of Spain, la capitale. Cette pointe Nord-Ouest de l’île de Trinidad est bétonnée, industrielle. Installations portuaires et pétrolières, grands malls à l’américaine, immeubles lego tout neufs qui montent jusqu’aux nuages. Beaucoup de voitures sur la route, et pas petites – Wikipédia nous apprend que, grâce au pétrole principalement, Trinité-et-Tobago dispose du troisième plus important PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat d’Amérique, derrière les États-Unis et le Canada. Cette partie du pays en tous cas, avec ses villas sécurisées sur les collines, ne semble pas pauvre. Pourtant, on nous a parlé d’une grande insécurité, notamment dans la capitale. Ici comme ailleurs, les revenus du pétrole ne sont peut-être pas aussi bien redistribués qu’ils le devraient…

En deux jours, depuis la sortie du bateau de l’eau, avons déjà bien avancé: rinçage des moteurs à l’eau douce (les deux hors-bord, le in-bord et le groupe électrogène), nettoyage de l’annexe (qui en avait sacrément besoin), grandes lessives à grandes eaux, rendez-vous avec une voilerie pour quelques travaux et devis accepté, rangement du pont (retrait des poulies, des écoutes), confection d’un nouveau réa pour le davier d’étrave (qu’un voilier polonais nous avait endommagé il y a huit mois à la marina de San Miguel aux Canaries en nous rentrant dedans, sur l’avant – souvenez vous: ici). Et j’en passe.

 

 

Ce soir, balade sur le chantier au coucher du soleil. Dans les cinq jours qu’il nous reste à passer ici cette habitude, je le sais déjà, deviendra quotidienne. Discussion avec deux bateaux français: un couple de bretons dont le bateau est resté bloqué deux ans ici pour cause de Covid et qui vient de le récupérer (et de le remettre en état), et quelques mètres plus loin, une femme de bientôt 70 ans, Gaït (Marguerite, en breton) qui fait un tour du monde, seule, depuis 2018, sur le voilier en acier construit par son père. Décidemment l’ambiance chantier, si l’on met de côté la boue et les moustiques, n’est pas pour nous déplaire. Manquerait juste un petit bar pour se poser le soir face à la baie.

 

2 juillet 2022, 12h30 – À sec, chantier Peake, Chaguaramas

De ma vie, je crois n’avoir jamais eu aussi chaud. Même en Afrique. Pas d’air dehors. Le thermomètre du carré indique 39 degrés. On s’asperge comme on peut. Survie.

 

La coque de Jade avant et après le nettoyage des traces de sel et d’algues (faire glisser la flèche de gauche à droite). Le résultat fait quand même un peu plaisir, on n’a pas transpiré pour rien.

 

4 juillet 2022, 21h05 – À sec, chantier Peake, Chaguaramas

Dernière nuit (incomplète) à bord de Jade. Dans quelques heures nous laisserons, comme ça sur un terrain vague, notre maison. Notre toit, notre nid depuis un an.

Demain matin débutera notre transition vers le monde « normal ». Passée la fatigue du voyage, nous le savons, les premiers jours en France sonneront bizarre. Le moindre détail dans la rue, dans la vie, nous semblera extraordinaire – le vent frais dans les cheveux, les larges trottoirs dans la ville, l’insouciance des vacanciers biarrots à sweat rose sur les épaules, la Chouffe à la pression en terrasse. Puis la force des repères reprendra le dessus. La Balade de Jade, par moments, nous paraîtra comme un rêve.

Pourtant Jade est là. La coque toute propre, quelque menus travaux dans les tuyaux, presque prête à repartir. L’étrave pointée vers le large, les quilles curieusement posées sur le tarmac, elle se demande ce qu’on fiche, là-bas, de l’autre côté de l’océan. Patience, ma belle. On revient.

 

 

 

4 Comments

  1. Merci pour ce superbe récit, ainsi que pour le partage des ces extraordinaires aventures
    A très bientôt pour une bonne CHOUFFE en terrasse..😉🤙🍻

  2. Coucou les Amis,

    E…Tu fais vraiment guerrière sur cette photo et ça te vas très très bien .Merci à vous deux pour cette nouvelle aventure sur ce parking où Jade se refait une beauté après un repos bien mérité aussi.
    Comme le capitaine sur son lit de fortune dans le carré .
    On vous embrasse fort.
    Abdel et Wafaa

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