
De l’été basque à l’hiver patagon
Huit mois après avoir laissé Jade à sec à Puerto Montt, c’est un franc soleil qui nous accueille au Chili. Nous arrivons relativement tôt en saison, l’hiver austral commence à peine à battre de l’aile… Alors pour encaisser le choc thermique, on s’active!
1er septembre 2025 – Biarritz, France
01h10 – Nos invités sont repartis. Quinze personnes autour de la table ce soir, pour nous souhaiter bon vent pour les mois qui viennent. Récits de voyage, intermèdes musicaux et pâté en croûte. Le silence est à nouveau autour de nous et je ressors mon petit carnet rouge pour la première fois depuis huit mois.
Huit mois de pause dans notre projet, nous en avions besoin, pour tout un tas de raisons. Toutes les semaines, nous recevions un message de Carlos, que nous avions chargé de veiller sur Jade depuis la marina Reloncavi de Puerto Montt : « todo bien por acá ». Systématiquement, ces mots étaient accompagnés d’une photo de notre déshumidificateur en marche, réglé en mode automatique sur 60% d’humidité – avons même suspecté Carlos de nous envoyer la même photo à chaque fois mais non, nous avons vérifié, elles étaient bien différentes.
En huit mois, avons fait réparer les pièces qui devaient l’être (au premier rang desquelles figurait notre enrouleur de génois, cassé au troisième jour de notre dernière traversée, à relire ici), avons investi dans quelques équipements qui nous manquaient, avons pris des cours intensifs d’espagnol. Avons aussi continué d’étudier les guides, blogs, livres, vidéos et cartes de la région, qui nous ont vendu du rêve patagon à la pelle. On n’est jamais assez prêt.
Au Chili, l’hiver touche à sa fin. En ce moment à Puerto Montt, 41 degrés de latitude Sud, il fait 5 degrés la nuit – nous avons regardé. Nous savons que Jade est justement équipée pour se transformer en cocon confortable dans ce type d’environnement. Premier test dans 48 heures.
11h30 – Massage de tête sous le jet d’eau tiède : dernier rendez-vous chez le coiffeur avant les canaux de Patagonie. Dernier moment de bien-être, de soin à moi-même. Est-ce que le village de Puerto Eden, 800 habitants à mi-parcours, dispose d’un coiffeur ? Dans le miroir, j’observe Isidore concentré sur la coupe de mes bouclettes en songeant à la tondeuse du capitaine… Frisson.
C’est parti pour la Patagonie!
2 septembre 2025
13h15, Madrid – Les portes du vol IB0113 Madrid-Santiago vont bientôt se refermer. Dans la queue pour l’embarquement, avons discuté quelques minutes avec Sergio, la quarantaine, Chilien musicien installé à Toulouse depuis huit ans. « Sergio : como mi papa », je lui dis. Il me répond dans un français impeccable. Bonne bouille d’artiste-aventurier barbu sous un chapeau plat. Il rentre quelques semaines à Santiago voir la famille mais n’exclut pas une virée vers le Sud du pays… Avons échangé nos cartes et nous sommes souhaité bon vol.
15 heures – Dans mon livre du moment, « Chagrin d’un chant inachevé » dans lequel François-Henri Désérable refait la route du Che en Amérique latine à moto, je tombe en arrêt sur une phrase, que je relis plusieurs fois. C’est une allégorie du Chili qui, je trouve, lui sied à merveille : « ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture ». Elle est de Miguel Bonnefoy.
21h45 locales (2h45 en France), Santiago du Chili – Température extérieure à l’atterrissage sur le sol chilien : 10 degrés. Et nous ne sommes qu’à Santiago. Demain, après une courte nuit à l’Holiday Inn de l’aéroport, la vraie froidure du Sud nous cueillera.
3 septembre 2025
5h15, Santiago – Du David Bowie au petit-déjeuner. Très bien dormi. Cet hôtel est décidément une bonne adresse.
9h15, entre Santiago et Puerto Montt – Mon capitaine est extraordinaire : il a pensé à me prendre un siège côté fenêtre à bâbord dans l’avion. Côté cordillère des Andes, donc. Il l’a fait à dessein, sachant pertinemment que je resterais l’heure et demie du vol le nez collé à la vitre.
Tout se confond en bleu et blanc. Les nuages, le ciel, la roche, la neige. C’est la consistance des choses qui permet de les distinguer : ici du saillant qui reflète le soleil, ce doit être une montagne, là-bas du cotonneux, on doit être dans du cumulus. L’air que je respire, même à l’intérieur de la carlingue, me semble d’un coup plus frais, plus pur. Il s’engouffre dans mes poumons, dans ma tête, en poussant tout le reste. La beauté toque à la porte, je la laisse entrer. Mon livre va rester fermé.

18h15, Puerto Montt – Avons passé l’après-midi à ranger le contenu de nos trois sacs et à faire un premier petit nettoyage de surface. Jade est dans un état impeccable: Carlos et son assistant, le déshumidificateur, ont remarquablement bien fait le job. Coucou à Alba et Jorge, aussi, respectivement secrétaire et dock master du club nautique. La première était informée de notre retour, le second ne l’était pas – et a mis quelques secondes à nous remettre. La plupart des bateaux, à flot ou à terre, sont vides de leurs occupants. Nous sommes encore tôt en saison.
Première sortie en ville cet après-midi afin de trouver quelque chose à se mettre sous la dent pour nos premiers jours. Puerto Montt : environnement à la fois étrange et familier. Ici, les gens se baladent en doudoune et gros godillots. On tremble un peu dans les nôtres… Huit degrés, nous a dit Don Pedro, le chauffeur de taxi, ce matin. Il va falloir s’habituer. Nous nous souvenions de l’arrêt de bus auquel descendre, de l’entrée du Mall de la Costanera, de la devanture du marchand de ceviche, de l’angle de rue de notre petit salon de thé préféré – il vend un cheesecake passion à tomber par terre. Nos petites habitudes de l’autre bout du monde à retrouver, progressivement.
Ce soir, il fait 14 degrés dans le bateau. Avons tout fermé et mis en route un petit radiateur électrique – Jade est branchée sur le secteur du chantier, nous préférons économiser le gasoil de nos autres systèmes de chauffage tant que c’est possible. Le ti-punch que le capitaine vient de nous servir (dernières gouttes de rhum de Taha’a) devrait contribuer à réchauffer encore l’atmosphère.
20h30 – Opération douche à l’autre bout du chantier, à marche forcée sous la doudoune. De retour au bateau, on trouve tout de même qu’il fait meilleur qu’à l’extérieur : 12 degrés. Christophe n’ose pas brancher notre second radiateur, de peur de faire sauter les plombs et que l’électricité nous manque toute la nuit… Ferons l’essai demain. En attendant on se serre sous la couette, un plaid et une paire de chaussettes à portée de main.
Nous retrouvons Jade comme si nous l’avions laissée la veille… avec quelques degrés en moins.
Le front de mer de Puerto Montt (la Costanera).
4 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
6h30 – Au réveil, il fait nuit et 12 degrés. La couette a suffi, avons dormi comme des bébés. Je me lève, Christophe bricole déjà, un sourire en travers du visage. Nous savons que nous aimons cette vie.
5 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
7h55 – Viens de me faire une nuit de 11 heures. Est-ce le décalage horaire (qui devrait fonctionner dans l’autre sens, j’y crois donc moyennement) ? Le froid ? Le trop-plein d’émotions ? Christophe, égal à lui-même, ne fermait déjà plus l’œil à 5 heures.
Aujourd’hui, entrons dans le dur : à 11 heures, le camion ravitailleur passe nous livrer le diesel. C’est comme cela que ça fonctionne, ici : pas de station-service, mais un camion qui se déplace lorsqu’au moins deux bateaux en font la demande. Avons été bien inspirés d’en parler à Alba dès hier : « il y a un bateau hollandais qui veut faire le plein aussi, je vous rajoute ! ». L’opération est envisageable à la fois à flot et à terre, mais la première option nécessite d’attendre l’horaire de la marée haute et de déplacer le bateau jusqu’au ponton attitré. A terre, c’est le camion qui vient à nous. Pour une fois que l’on peut faire simple…
Autre bonne nouvelle : Carlos est disponible pour démarrer l’antifouling avec nous dès demain. Point important car dès le lendemain la pluie va arriver, a priori pour ne plus repartir pendant plusieurs jours. Devrions avoir pile le temps de passer la seconde couche avant le déluge. Remise à l’eau prévue, pour le moment, dans une semaine.
Reprenons progressivement nos marques sur le bateau. Après le rangement des sacs, avons sorti nos affaires les plus chaudes de dessous notre lit. Avons également réinstallé la table et le taud du cockpit, remplacé l’une des hélices de notre propulseur arrière, changé le coinceur que la drisse de notre code zéro avait fait exploser pendant la dernière traversée. Seul le nouvel ordinateur de bord, pour le moment, nous pose problème: nous ne parvenons pas à rebrancher correctement nos instruments de navigation dessus.
Avons plusieurs semaines devant nous pour cocher toutes les cases et résoudre les problèmes potentiels, un à un. Sommes occupés, mais pas débordés. Les pauses dans le voyage ont cette vertu d’effacer l’épuisement des traversées et de nous fabriquer une tête toute neuve, capable d’à nouveau encaisser les difficultés.
Atelier-bricolage permanent à bord de Jade.
20h10 – 17 degrés, ce soir, dans le bateau. Avons fait le plein de diesel et la première couche d’antifouling, journée ensoleillée et efficace. Ai pu mettre en pratique mes huit mois d’espagnol avec Christopher-le-pompiste, qui ne doit pas être très habitué à ce que les clients restent papoter pendant le plein : en partant, il m’a fait la bise. « Eso se hace en tu país, verdad? »
7 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
10h30 – Hier soir, avons retrouvé nos amis chiliens Luis et Monica pour une soirée extraordinaire – dire que c’est grâce à La Balade de Jade que nous nous sommes rencontrés l’année dernière, je n’en reviens toujours pas… Trois jours après notre arrivée, ils nous ont proposé de nous emmener au concert, et pas n’importe où : au Teatro del Lago de Frutillar, un bâtiment moderne en bois sur pilotis s’avançant sur la berge du lac Llanquihue (le « lieu caché », en mapuche, m’a expliqué Monica). Le coucher de soleil puis la pleine lune se sont relayé au-dessus du miroir d’eau, avec les mouettes au premier plan, et à l’arrière, les silhouettes enneigées des volcans Osorno, Puntiagudo (la « pointe aigue ») et Tronador (le « faiseur de tonnerre »). Balade tranquille de fin de semaine pour les familles du coin, entrée en matière magistrale pour nous dans l’univers patagon, le tout sur fond de duo de guitares exceptionnel. Merci les amis.
Avec, bien sûr, le Pisco Sour de rigueur pour trinquer avec nos amis!
L’un des morceaux interprétés à Frutillar par le duo de guitaristes italiens SoloDuo. Un duo qui joue comme un seul homme. Assez incroyable.
20h20 – De retour dans notre petit nid chauffé après notre douche du soir. Routine de chantier à laquelle nous nous sommes vites réhabitués, au mettre titre que le seau-de-vaisselle du matin. Autre routine avec laquelle nous avons renoué ce matin avec bonheur : celle d’accueillir des invités au débotté dans le carré de Jade pour un café – ou un verre, mais il était trop tôt. Caroline et Marc, canadienne et hollandais, venaient se renseigner sur notre fournisseur d’antifouling et sont restés papoter pratiquement deux heures. A bord de Jonathan, leur voilier rouge en aluminium (si si, ça existe !), ils ont vécu dix ans à Puerto Williams, à l’extrême Sud du Chili, entre deux charters vers l’Antarctique. Ils viennent de remonter les canaux et s’apprêtent à laisser leur bateau quelques mois ici, le temps d’un aller-retour en Europe. Une mine d’informations pour nous, en plus d’un moment partagé fort sympathique. Ils sortent leur bateau de l’eau dans trois jours, avons prévu de nous revoir.
Scènes de la vie quotidienne au Club Nautico Reloncavi, qui nous accueille sous le soleil.
8 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
22 heures – Nous y sommes. Rafales à plus de 30 nœuds dehors, petite pluie glacée. L’hiver patagon fait son grand retour. Il nous aura laissés tranquilles quasiment une semaine et nous lui en sommes gré. Jade a les quilles solidement posées sur le sol et nous ne craignons rien. Il en sera autrement dans quelques semaines, quelques mois, à l’ancre au milieu des canaux. Nous dormirons moins bien.
Avons crapahuté tout l’après-midi dans les rues de Puerto Montt, qui porte bien son nom (ça monte) à la recherche d’une batterie de rechange pour notre propulseur d’étrave. Même si nous pouvons nous en passer, le capitaine souhaiterait pouvoir en disposer pour la manœuvre de remise à l’eau. Doudounes et bonnets de rigueur d’une ferreteria à l’autre. Avons fini par identifier celle qui devrait pouvoir faire notre bonheur.
9 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
23h45 – Première « soirée » à bord de Jade au chantier. Avons eu le plaisir d’accueillir ce soir dans notre carré (décidément bien pensé pour ce genre de réjouissances lorsque la météo n’est pas de la partie) Caroline et Marc du voilier Jonathan, rencontrés il y a quelques jours, ainsi qu’Amanda et Robin de Around the Wind, couple suisse que nous aurions pu croiser il y a un an ou deux en Polynésie, mais que nous avons rencontrés tout à l’heure au travel-lift.
Tous remontent de l’Antarctique. De l’intérêt d’être revenus ici relativement tôt en saison : les « anciens », ceux qui ont fait la dernière saison, trainent encore dans les parages, et font profiter de leur expérience les « bleus » comme nous, nouvellement arrivés. Dans quelques semaines les apprentis explorateurs, venus des Gambier pour la plupart, investiront la place. Nous serons peut-être déjà en route.

Cet après-midi sous la pluie, deux livraisons nous sont parvenues au pied du bateau : celle de nos batteries de propulseur, et deux rouleaux de deux fois 220 mètres d’amarres flottantes dont nous aurons besoin pour la descente des canaux. Après deux heures de bataille dans la cabine avant pour loger les batteries, le propulseur fonctionne à nouveau. Demain sera venteux mais si Alba en convient, nous pourrions retourner à l’eau après-demain. En une semaine, avons pas mal avancé et bien repris le rythme. Plutôt contents.
Installation des nouvelles batteries à l’avant, livraison des amarres, révision du génois, dernière couche d’antifouling…: ça bosse, ça bosse!
11 septembre 2025 – Club Nautico Reloncavi, Puerto Montt, Chili
16 heures – Jade flotte ! Il aura fallu attendre la marée haute, à 15h30, pour que sa coque touche à nouveau l’eau, huit mois après en être sortie. Sentiment mêlé de satisfaction du travail accompli et d’excitation à l’idée de tout ce qui nous attend, là-bas, au Sud. Avons encore beaucoup à faire à bord avant d’envisager pouvoir quitter Puerto Montt : pas avant la fin du mois, estime le capitaine. Nous ne sommes pas pressés. Et toucher l’eau, quelque part, c’est être à nouveau libres.
Première étape: done.





















Toujours un grand plaisir de lire votre vécu, aux vues de l’intensité de toutes vos activités, je pense qu’on ne sort pas indemne d’une telle aventure, et c’est tant mieux 🙂 A très vite, bises 3B
Je m’inquiétais de ce long silence !
Ouf, vous voici de nouveau à flots, et vos mots et photos me réjouissent déjà. Régalez nous de vos péripéties et prenez soin de vous.
A très vite
Marie-Anne
Comme toujours, un régal de vous lire
Quel plaisir de vous lire !
J’attends avec impatience la suite » la balade de Jade saison 4″
Merci pour les nouvelles !
Super bien écrit.merci de partager tout ça
J’étais carrément avec vous en lisant vos premiers jours de Sept à Puerto Montt.
Sympatique Alba au bureau de la marina. Carlos, Frutillar (je n’ai jamais réussi à aller à un concert, j’avais loupé a un jour près avec ma fille un grand chef d’orchestre anglais en 2019 ) les amarres flottantes ….la livraison du gasoil, les rencontres, et votre hospitalité à bord de Jade. En clair beaucoup de choses que nous avons fait en arrivant là bas en nov dernier.
Un plaisir énorme à te lire …et un peu de nostalgie
À bientôt pour ton prochain article dans VV
Et moi bientôt la Polynésie sur Goéland argenté
Bises q vous deux
Ca fait plaisr de vous lire de nouveau. Bon vent
Quel plaisir de vous lire à nouveau depuis notre bien sympathique rencontre au hasard d’une allée du salon nautique de saint Malo ! Bons préparatifs ! Et nous sommes impatients de découvrir vos prochaines vidéos !
Aurélie et Vincent
Bonjour
Ravie de vous lire nous commençons a nous ennuyer de vous voir a +
Salut les amis, la remise en route est satisfaisante. Prêt pour le départ sur le grand sud. Ça doit être très excitant. Nous avons hâte de venir vous voir en terre de feu après un petit passage par l’Argentine. Bises à vous deux
C’est bon de vous retrouver les amis, et de reprendre le fil de votre aventure. Bon courage et bon vent !
C’est promis, je vous suis à présent.
Content de vous retrouver en pleine forme pour nous faire vivre de belles aventures A bientôt .
Chouette !
On vous retrouve pour de belles aventures.
Impatient de voir la prochaine vidéo,
D’avance merci
(Jean Mi)
Hello Estelle & Christophe ,
SUPER , début de remise en condition . Bravo …!!!
On voit la maitrise du capitaine avant le départ vers le Grand Sud .
Ici c’est l’été Indien , de belles balades faites avec un petit groupe » Les Young Bikers » aux Pays Basques ( F et SP )
Les couleurs de la montagne commencent à changer . Moins de fleurs mais plus de couleurs . Pour vous cela doit être l’inverse .
Beau et bon printemps .
A très vite .
Dany
Merci beaucoup Dany! Et bonnes balades à deux roues au Pays Basque, tu nous donneras des conseils d’itinéraires quand on rentrera… 😉 Bises, à plus!