Canaries – Cap-Vert : et l’aventure commence!

Les fichiers météo prévoyaient du vent. De la houle, aussi. Mais la fenêtre pour rallier Mindelo, au Cap-Vert, depuis El Hierro, aux Canaries, était enfin là. Alors on l’a prise…

 

 

27 novembre 2021, 21h50 – Marina de La Estaca, El Hierro, Canaries

Ce soir, la marina de La Estaca a fait péter les décos de Noël. Sur le terminal du ferry, « felices fiestas » clignote en mauve et bleu entre deux énormes flocons de neige. Le vent a tourné au Nord, il fait plus froid. 20 degrés au thermomètre. Sur l’île voisine de Tenerife, le Teide s’est couvert de neige. Des airs d’hiver… aux Canaries.

 

Le Teide sous la neige, Tenerife. © Pascal Le Bouronnec
Le Teide sous la neige, Tenerife. © Pascal Le Bouronnec

 

28 novembre 2021, 23h15 – Marina de La Estaca

Ce soir, apéro entre bateaux français de la marina à la cafeteria du terminal du ferry – seul lieu de sociabilité à 10 kilomètres à la ronde. Huit bateaux, la plupart en partance pour le Cap-Vert. Équipages de 25 à 70 ans. Parmi eux nos nouveaux copains-bateau Karine et Didier, engagés dans un tour de l’Atlantique sur un an à bord de leur Melody, et Pauline et Greg, un jeune couple du Pays basque parti pour le même trip, qu’ils préparent depuis huit ans. Tous ont identifié la même fenêtre météo que nous. Départ pour Mindelo, sur l’île cap-verdienne de Sao Vicente, dans deux jours.

 

29 novembre 2021, 20h55 – Marina de La Estaca

Six mois que nous avons passé les écluses du Vieux Port de La Rochelle. Une moitié d’année. Je n’en reviens pas. Six mois et demain, nous partons vers l’Afrique.

Six mois et ce soir, j’ai peur. Les fichiers météo, de nouveau consultés ce soir, virent beaucoup plus au rouge que dans mes souvenirs de ces derniers jours. Le départ devrait être tranquille, l’arrivée aussi. Mais entre les deux… Les cartes annoncent 25 nœuds de vent. Or je sais maintenant que 25 annoncés veulent dire 35, voire plus. 3,50 mètres de houle par-dessus tout ça. Cette fois, les médicaments seront à portée de main.

Christophe me rassure en me disant que nous serons au portant. Que nous réduirons la toile autant que nécessaire – il a, cet après-midi, installé la trinquette, prête à l’emploi sur le pont. Que la houle devrait être longue, et de l’arrière. Que ces conditions sont celles d’un anticyclone particulièrement fort sur les Açores, et non d’une dépression qui balayerait tout sur son chemin.

Maintenant, je sais. Je sais que les veilles de départ, je ne dors pas. Je sais que j’ai confiance en mon capitaine et mon bateau. Je sais qu’après cette nouvelle navigation qui s’annonce, je ne serai plus tout à fait la même.

 

30 novembre 2021 – JOUR 1 de la traversée Canaries – Cap-Vert

11h05 – Partis il y a trois heures de La Estaca. Karine et Didier étaient là à l’aube, fidèles à leur parole, pour nous aider à larguer les amarres. Toujours aussi touchée par ce genre d’attention. 30 minutes après, je reçois un message de Laetitia, du voilier Macajou: elle sait que j’appréhende cette navigation et tente de me rassurer. Gorge nouée.

17h15 – Journée tranquille. Journée amarinage, aussi. Les médicaments contre le mal de mer m’ensuquent un peu, mais ils sont bigrement efficaces – touchons du bois. Le soleil commence déjà à descendre. Takoun, le voilier de Pauline et Greg, parti quelques heures après nous, n’a même pas attendu la nuit pour nous doubler. Et le respect des aînés, alors?

23 heures – Viens de prendre mon premier quart. Ai pu dormir mes trois heures règlementaires: sous ces latitudes et à cette saison, il fait nuit à 19 heures. Des milliers d’étoiles, surtout sur bâbord. Tribord est couvert. Pas de lune.

 

1er décembre 2021 – JOUR 2 de traversée

5 heures – Toujours plus difficile de se lever pour son second quart. La lune est là. Fin croissant blond au bas d’une boule noire: la Mauritanie, au large, qui nous sourit. N’avons croisé aucun bateau depuis le départ. L’AIS reste silencieux.

11 heures – Au réveil de Christophe, avons mis le code. Avançons à présent d’un bon 5 nœuds.

14h45 – Seuls au monde. Pas une terre à l’horizon, pas une voile. Juste la mer, qui nous gratifie aujourd’hui d’une houle gentille. J’arrive à lire.

22 heures – Le vent s’est levé juste au coucher du soleil. Il souffle, pour le moment, à 25 nœuds. La houle est dans le noir, mais on l’imagine plus grosse qu’il y a une heure.

 

2 décembre 2021 – JOUR 3 de traversée

00h30 – Je veille deux heures pendant que Christophe se repose sur un matelas posé par terre dans le cockpit – il rechigne à trop s’éloigner de la barre. Mauvaise idée: l’eau rentre. Viens de voir une pointe de vent à 31,5 nœuds. Comme hier, pas de lune. Pourtant, par moment, le blanc de la crête des vagues scintille dans le noir. Je regarde. Me laisse happer par cette vision. C’est beau et angoissant à la fois. Peut-être encore plus beau.

9h30 – Christophe n’a dormi que deux heures cette nuit. Il m’a laissée reprendre des forces. Maintenant reposée, la lumière revenue, c’est à moi de veiller sur lui.

13h15 – Rigolo d’observer comment, sur sa coque de noix au milieu de rien, l’Homme cherche à reproduire son rythme de vie « normal ». Manger à heures à peu près fixes, se laver les dents avant d’aller au lit. Dès que les conditions météo se renforcent, tout vole en éclat.

16h20 – La vie à bord est compliquée. Se préparer un thé chaud relève de l’expédition: on risque de tomber dix fois, de se blesser, de se brûler… Chaque geste, chaque pas est compté. On mange froid. On reste assis. On tend l’oreille pour déceler l’éventuel « bip-bip » du pilote automatique qui lâche. Au moins, aucun de nous deux n’est malade. J’arrive même à lire. À écrire. La folie des grandeurs.

 

Notre traversée Canaries – Cap-Vert en vidéo: 770 milles parcourus en 6 jours et 3 heures… pas de tout repos!

 

3 décembre 2021 – JOUR 4 de traversée

4 heures – Impossible de dormir. À l’intérieur, à l’extérieur. Me suis installée pour mon quart sur le siège arrière tribord, et j’ouvre l’œil. Une étoile plus brillante que les autres me sert de repère: lorsque nous suivons le bon cap, elle est tout juste cachée par le roof de Jade. Si je la vois plus de côté, c’est qu’une vague nous fait obliquer. Si je la vois longtemps, de plus en plus sur notre droite, c’est que le pilote peut sonner à tout moment. Se précipiter sur la barre. Rectifier le tir. Cette nuit, c’est arrivé trois fois.

4h30 – Ciré, pantalon étanche, bottes. On a sorti la totale. Régulièrement, une vague vient nous mouiller les pieds. Pendant quelques secondes, un millier de particules de plancton fait étinceler nos bottes. Les coussins du cockpit son imbibés d’eau. On a fermé la porte étanche du bateau, de peur qu’une vague plus haute que les autres ne s’engouffre dans le carré. Christophe s’est assis tout contre moi sur le banc tribord du cockpit, face à l’arrière de Jade. Il prend tout le vent. Me protège. Je m’endors sur son épaule… et me réveille 20 minutes plus tard avec un torticolis gratiné.

 

4 décembre 2021 – JOUR 5 de traversée

2h30 – Viens d’aller jeter un œil à la carte. Nous sommes ce petit point rouge qui avance. La nuit, en mer, n’est pas un temps mort. C’est un temps utile. Jade trace sa route. On veille. La journée, on sieste un peu pour compenser. Une continuité jour-nuit qui n’existe pas dans la vie normale – excepté lorsque l’on revient chez soi à l’aube après une soirée particulièrement arrosée. Ce qui ne m’est pas arrivé depuis un bail.

3h30 – Nombreux bruits dans le bateau ballotté par la houle, la nuit. Cette fois nous avons fait la vaisselle, qui ne s’entrechoque pas dans l’évier. Mais on entend aussi les objets dont sont remplis les placards, les épices dans leur compartiment: tout est bien calé, mais tout n’est pas plein à ras-bord. Alors ça bouge. De temps à autre, un gros « bam » est une vague qui vient s’exploser contre la coque.

9 heures – Christophe, ce matin au réveil: « je suis fier de toi, Petit Bouchon. Malgré les conditions difficiles, tu ne flanches pas. Je savais que j’avais fait le bon choix d’équipière: sur mon bateau et dans ma vie ». J’ai murmuré « merci ». Je crois.

18h25 – Plusieurs dizaines de grand dauphins gris viennent de passer nous saluer. Ils sont restés longtemps à virevolter dans la houle. À bondir, par moments, dans le ciel du soir.

23 heures – On perd la notion du temps.

 

5 décembre 2021 – JOUR 6 de traversée

8h15 – Venons de prendre le temps, entre le quart de Christophe et le mien, de regarder le lever de soleil ensemble. Une heure à tenir éveillée malgré la fatigue, pour ce moment féérique en commun. À refaire.

14h30 – Pas de soleil. Les panneaux solaires sont à la sieste. On approche de l’Afrique, ou quoi?

21 heures – Dernière nuit. Dans quelques heures, un phare scintillera dans le lointain. Au lever du jour, paf, la terre en vue. Ça met de sacrée bonne humeur, une perspective pareille.

 

6 décembre 2021 – JOUR 7, arrivée au Cap-Vert

6h10 – Mon téléphone, en sommeil depuis cinq jours et 19 heures, vient de vibrer. Orange me souhaite la bienvenue au Cap-Vert. Nous sommes à 25 milles de l’arrivée. Sur la carte, Jade semble ne plus avancer. C’est psychologique.

Pour la dernière fois ce matin, avons dégusté le Ferrero Rocher du deuxième quart qui commence. Une petite habitude prise pendant cette navigation, pour se donner du courage. Chocolats trouvés, contre toute attente, dans une petite épicerie d’El Hierro juste avant le départ. Dont il ne nous reste aujourd’hui que quatre spécimens. Argh.

Au loin, dans le noir, trois bandes de lumière au niveau de l’horizon: la côte de Santo Antao, première île du Cap-Vert sur notre route.

9h40 – 10 milles de l’arrivée. Un groupe d’une dizaine de globicéphales vient de croiser notre route, vite disparu dans les eaux du chenal entre Santo Antao et Sao Vicente, notre destination. Comité d’accueil, mais sauvage: qui passe, indifférent aux nouveaux arrivants.

21h15 – Pas de doute. C’est bien l’Afrique. Sur le chemin tout à l’heure, entre la marina et les bureaux de l’immigration, un tas de détails qui ne trompent pas: les bus chinois, les immeubles pas finis, les pickups Toyota, les vendeuses de beignets au bord de la route. Les gens qui trainent, qui discutent, qui ne font rien. L’Afrique m’avait manqué.

Pour la première fois du voyage, nous sommes réellement à l’étranger. Car on a beau dire: en Europe, aujourd’hui, on se sent toujours un peu chez soi. Premier tampon sur notre passeport. L’aventure peut commencer.

 

 

10 décembre 2021, 22h25 – Marina de Mindelo, Cap-Vert

Ambiance de départ imminent. Tous les jours depuis notre arrivée, entre huit et dix personnes passent prendre le café à bord de Jade le matin, idem l’après-midi – mais pas les mêmes. Ils escaladent l’étrave de Jade et se pointent. La porte est ouverte. Ils le savent. Le soir, on remet ça pour l’apéro au bar flottant de la marina ou au petit restaurant de l’Alliance française. Ambiance colonie de vacances avec notre famille-bateaux: Macajou (Laetitia, Arnaud et leurs enfants), Apposto (Fabienne et Pascal), Liberty 2 (Karine et Didier).« Et vous, vous comptez partir quand? » Forcément, c’est le principal sujet de discussion. Une fenêtre météo quasi-idéale se profile pour ce weekend. Tous vont la prendre.

Une semaine au Cap-Vert, à Mindelo. Trop court évidemment. Il faudra revenir. En attendant, le capitaine de Jade m’offre, pour ce 12 décembre, le cadeau le plus improbable qui soit.

Une traversée de l’Atlantique. 17 jours de mer. Bon anniversaire.

 

Dîner cap-verdien typique à l’Alliance française de Mindelo avec les bateaux-copains… c’est l’heure de la ZIK!

6 Comments

  1. 11/12/21: Merci pour ces excellentes nouvelles 😉👍
    Bravo pour cette traversée 👏👏👏
    Profitez bien du Cap Vert 🏖️

  2. Quand vous lirez ce message votre trip atlantique sera termine.
    Nous voguions avec vous par la pensée
    Félicitations par avance « moussaillon »
    Patty & Hugo

  3. Voilà une belle expérience avant la grande traversée, on voit que le bateau, son capitaine et son équipière (jolie coupe de cheveux) sont maintenant au taquet. Dommage de ne ne pas mieux profiter des îles du Cap vert, de ses paysages, de sa musique et ses habitants… mais en bateau la météo dicte souvent sa loi. Très bon anniversaire, bon vent et une fois de plus profitez bien de tous ces instants que nous aurons grand plaisir à partager avec vous sur les prochaines pages de votre journal de bord. 👋👋👋😘

  4. Merci beaucoup Patty et Hugo. Effectivement, je découvre votre commentaire alors que nous venons d’arriver en Martinique! Vos félicitations me vont droit au cœur… Bises.

  5. Mon frère André est à Mindelo et partira dans qq jours pour la Martinique. Mais il ñe raconte pas grand chose et je le suis difficilement avec Vesselfinder. Aussi je me régale de votre récit Jade et de vos traversée, vous qui étes devant lui.
    Merci infiniment de ce cadeau
    Max BLONDIN

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