
50 nœuds de vent dans le Magellan
Cette photo, c’était juste avant. Avant que le vent monte… « L’embouchure Ouest du détroit de Magellan est une section courte, mais la pire de toute la Patagonie. Son passage doit être planifié avec la plus grande prudence », disait notre guide. On a compris pourquoi.
22 décembre 2025 – Caleta Wanderer, Chili
8h10 – Nos amis Florence et Mathieu, du voilier Cap’, viennent de lever l’ancre pour une journée de navigation sous la pluie. Et a priori, du vent à 30-35 nœuds. Du vent arrière, certes. Des conditions tout à fait navigables, mais loin d’être agréables. Avons hésité jusqu’à notre dernière bouchée de petit-déjeuner, mais avons décidé de ne pas leur emboîter le pas. Deux grosses dépressions se succèdent au-dessus de nos têtes, aujourd’hui était notre seule chance sur cinq jours d’espérer pouvoir avancer de quelques milles, mais nous ne sommes pas pressés.
Ces derniers temps, nos navigations ont été plus longues: dans les 40 milles par jour en moyenne, contre 20 à 30 en début de parcours. C’est que la fatigue, physique et nerveuse, commence à se faire sentir. Chaque arrivée dans un nouveau mouillage est source d’un stress puis d’un effort important – d’autant plus lorsque les choses, comme à notre arrivée dans la caleta actuelle, ne se passent pas comme prévu. Avons décidé d’avancer à notre rythme, certes, mais sans trainer non plus. Quelques jours supplémentaires au chaud de notre petit cocon vont nous permettre, nous l’espérons, de recharger les batteries – au sens figuré car au sens propre, les rayons de soleil susceptibles de venir taper sur nos panneaux sont rarissimes en ce moment. Il se peut que nous passions Noël ici.
Nos dernières semaines depuis le Golfe des Peines jusqu’à Noël, c’est ci-dessous en vidéo!
17h30 – Journée hésitante, entre-deux: matinée archi-pluvieuse, belles éclaircies pendant une heure ou deux cet après-midi, et là… Derrière les arbres encore éclairés d’or, des nuages d’un noir profond s’avancent. Quelques première gouttes de pluie sur le bimini, l’éolienne accélère. Le temps d’écrire ces quelques lignes et le soleil n’est plus qu’un rêve. La pluie, intense, nous tombe dessus en travers, portée par le vent de Nord-Ouest.
23 décembre 2025 – Caleta Wanderer, Chili
10h15 – « Aujourd’hui ça souffle et ça bouge, nous écrivent Florence et Mathieu, on a commencé tranquilles mais désormais on a 35 nœuds, rafales à 42 nœuds, Nord-Nord-Ouest. Vagues du vent et pluie sous grains ». De notre côté, passons des heures à analyser les fichiers météo, sans être tellement plus avancés à la fin qu’au début : les modèles ne sont pas d’accord entre eux – parfois plus de 10 nœuds de différence entre les rafales annoncées de part et d’autre, ou alors rafales prévues trois fois plus fortes que le vent constant, le tout changeant radicalement à 5 milles de distance. Que faire lorsque ECMWF (le modèle européen) annonce 15 nœuds de vent avec rafales à 32 alors que GFS (l’américain, en général moins pessimiste) en annonce 12 avec rafales à 46? Au même moment de la même journée, exactement au même endroit?
Avons pris quelques résolutions de fin d’année, du coup:
- moins regarder les fichiers météo, car ils sont source de stress sans apporter grand-chose,
- admettre que les « fenêtres » pour naviguer, compte tenu de l’enchaînement des dépressions, peuvent ne durer qu’une petite demi-journée à 30-35 nœuds, et tâcher de les prendre quand même (nous nous mettons une limite à 40 nœuds de rafales annoncées),
- naviguer systématiquement sous trinquette, avec éventuellement un bout de génois pour compléter si besoin.
Au-delà du 50ème parallèle Sud, manifestement, il faut savoir réviser sa copie. Restons encore ici aujourd’hui, avec au programme un remplacement de double vitrage et des décorations de Noël. Demain, si les prévisions météo se maintiennent, prévoyons un départ à 6 heures pour une petite matinée de navigation dans 30 nœuds de vent arrière.
24 décembre 2025 – Caleta Wanderer – Puerto Mayne, Chili
6h30 – Départ à 6 heures pile, après le retrait de cinq amarres, de ce qui fut notre abri pendant cinq nuits. Cette pause, imposée par la météo, nous aura fait du bien: sommes plus reposés, moins sur le fil. Suis à peu près revenue dans mon état « normal ».
Une matinée devant nous pour avancer de quelques milles avant le nouveau front qui nous arrive dessus cet après-midi – et nous bloquera là où nous serons, pour sûr, au moins la journée de demain.
Midi – Arrivée humide et glaciale à Puerto Mayne, amarrage terminé juste avant les premières rafales. Timing parfait. Le thermomètre extérieur indique 6 degrés, on fait chauffer la soupe sur le poêle.
16h20 – Le « guide des Italiens » donne la réponse à une question qui me taraude depuis quelque temps: cette succession sans fin de dépressions que nous nous prenons sur la tronche depuis une bonne semaine… Peut-on espérer que ce soit passager? Ou est-ce la nouvelle donne à laquelle il va falloir s’habituer? Réponse, donc (traduction personnelle de l’anglais): « Toute cette zone se situe au niveau de ce que l’on appelle le « Front Polaire », qui est la ceinture qui entoure la planète entre le 50ème et le 60ème parallèle Sud. C’est une zone dans laquelle de puissantes dépressions sont générées en continu ». Et un peu plus loin: « La partie occidentale du détroit de Magellan est caractérisée par du mauvais temps contant ». S’ensuit une description étonnement exacte des vents auxquels nous devons faire face en ce moment: de leur force, de la façon dont ils tournent à chaque passage de front, de la quantité de pluie associée à chaque phase de dépression. Joyeux Noël.
Joyeux Noël!
21 heures – Soirée de Noël tous les deux dans notre abri, sous les rafales de vent et de pluie. Au chaud dans notre petite maison flottante, on est bien. Comme tous les jours, nous nous extasions devant le confort, la chaleur, la protection que Jade est capable de nous apporter.
Ayant fini toutes les bonnes conserves de plats préparés, pour le dîner, il a fallu être inventifs: saucisses fumées et gratin de courge- pomme de terre en plat principal, gâteau de yaourt et Crème Montblanc (dernière boîte du bord) en dessert. En guise de déco: trois petits nœuds rouges dans les branches ramassées en forêt, deux bonnets multicolores (un pour notre tiki et l’autre pour moi, la tête du capitaine étant trop volumineuse pour ces fariboles) et la guirlande électrique qui nous suit depuis notre premier Noël à bord, celui de 2021, fêté au milieu de l’Atlantique. Une playlist « spéciale Chrismas » inaugurée tout à l’heure par Mariah Carey vient compléter l’ambiance. Côté cadeaux, on a l’autre, et la Patagonie.
25 décembre 2025 – Puerto Mayne, Chili
11 heures – Avons bien fait de tenter une balade sur les hauteurs ce matin: le vent recommence déjà à souffler. Il est rare, jusqu’à présent, que les mouillages dans lesquels nous faisons halte permettent une promenade: la topographie des lieux et la densité de la végétation, en général, nous en empêchent. De plus, les arrêts étant en général dictés par le mauvais temps qui arrive, la météo au mouillage se prête rarement à une sortie à terre. Ce matin fut une magnifique exception à la règle.
Promenade sur les hauteurs de Puerto Mayne.
19h30 – Décision du soir: ne pas se mettre la pression. Nos amis de Cap’ sont avance de 70 milles sur nous, en pole position pour la première fenêtre qui se présentera pour passer le détroit de Magellan… qui se profile dans 4 ou 5 jours. 70 milles à parcourir en quatre jours, ça paraît peu… en temps normal. La météo des jours à venir ne nous permettra pas de naviguer tous les jours, et rarement sur une journée entière. Sommes-nous prêts à réviser à la hausse notre limite de 40 nœuds de vent pour gagner quelques dizaines de milles? Alors que nous n’avons aucun rendez-vous de fixé à l’arrivée, et encore cinq mois de visa devant nous (il est renouvelable une fois en ligne sans avoir à sortir du Chili, mais en payant)? 40 nœuds de vent en navigation, passe encore… Mais 40 nœuds à l’arrivée dans une caleta étroite, dans laquelle il faut manœuvrer à deux pour immobiliser le bateau… Cap’ en a fait l’amère expérience hier: rafales à 46 nœuds à l’arrivée au mouillage de Puerto Profundo, du coup amarrage trop rapide sur une accroche mal choisie… qui a lâché quelques heures plus tard. « On a débroussaillé la forêt avec l’éolienne… heureusement sans dégat ni pour l’éolienne ni pour le bateau, qui n’a pas touché ». Les arrivées au mouillage sont déjà suffisamment tendues, n’allons pas en rajouter.
26 décembre 2025 – Puerto Mayne – Caleta Dixon, Chili
8h50 – Partis à l’aube, encore une fois, pour profiter au maximum de cette journée de transition entre deux dépressions. Attendons la dernière mise à jour des prévisions météo pour décider de notre heure approximative d’atterrissage, et du lieu qui nous accueillera au mouillage ce soir. Avec toujours le même objectif: éviter d’avoir à manœuvrer au milieu des rafales.
9 heures – Venons d’être contactés à la VHF par Genuine Ace, 199 mètres de long sur 32 de large, qui nous demande la permission de nous croiser « rouge sur rouge » dans le canal Sarmiento – comprendre: bâbord sur bâbord. Toujours bon de s’assurer des intentions de l’autre, même lorsqu’il est dix fois plus petit que soi. Heureusement que Christophe a réussi à réparer notre AIS, qui n’émettait plus: sans lui et avec le brouillard environnant, Genuine Ace n’aurait pas pu soupçonner notre présence – à 2 milles de distance, nous-mêmes de faisions que commencer à deviner sa silhouette.
Notre premier porte container depuis que nous avons quitté Chiloé. Est-ce parce que nous nous approchons de la zone de Puerto Natales? « S’approcher » est un grand mot lorsque l’on parle, en voilier, de deux jours de détour pour rejoindre la grande ville, qui ne compte aucun mouillage protégé où laisser un bateau à l’ancre. Puerto Natales sera pour une autre fois, et plus probablement par la terre.
10h20 – Croisons à présent la route de Manduley, 279 mètres de long, toujours « rouge sur rouge ». Il y a foule aujourd’hui dans le Sarmiento!
Nos premiers cargos depuis Chiloé, il y a presque deux mois!
11 heures – Jade laisse quelques patchs de lumière dans son sillage et s’enfonce dans le mauvais temps. Il pleut, on n’y voit pas à vingt mètres. Encore une douzaine de milles avant d’arriver à la Caleta Dixon, que nous avons identifiée pour ce soir: plus ou mois deux heures devant nous pour espérer que le déluge s’arrête. Je rêve d’une arrivée où je ne me tremperais pas dans l’annexe après avoir gelé sur le pont.
21 heures – J’allais suivre l’exemple de Christophe et me coucher lorsque, jetant un dernier regard distrait vers l’extérieur, je l’ai vue s’approcher, plus si loin : la silhouette blanche d’un bateau de pêche sous la pluie. « Christophe, un bateau! ». La blague habituelle du capitaine, qui, du coup, ne m’a pas crue. « Je t’assure, mets ton ciré, il y a un bateau qui arrive! ».
Dehors, le front de la dépression vient d’arriver sur nous: il pleut et il vente – raison pour laquelle, peut-être, ce bateau cherche à se protéger. J’allume la VHF sur le 16, un accent chilien à couper au couteau articule quelque chose dont je ne comprends pas un mot. Christophe est déjà dehors et fait signe au Yan que oui, ils peuvent se mettre à couple de nous, aucun problème. Nous préparons les pare-battages en urgence et le bateau, à peine plus petit que Jade, vient s’amarrer sur notre bâbord. En cinq minutes, tout est réglé. A bord, les trois hommes semblent surpris que les choses se soient déroulées si facilement.
« ¿Franceses? ¿Quieren centollas? ¿Conchas? ¿Pescado? » Nous n’avons pas le temps de répondre que déjà, ils nous ouvrent de grosses coques à la chaîne, nous proposant de les manger là, crues, sur le pont du bateau, sous la pluie. Je cours chercher notre dernier citron dans le frigo, Christophe n’arrive pas à suivre le rythme des coquillages qu’on lui présente, le monsieur est passé aux oursins, j’en goutte un pour la première fois de ma vie. A l’arrière du bateau, en-dehors de notre champ de vision, son premier collègue est en train de nous préparer un seau entier de pattes de centollas. Le deuxième est descendu nous chercher deux merluzas entiers dans leur congélateur. « Pero todo esto… ¿Lo venden? ». « No no, regalo, regalo! ». Nous les remercions avec ce que nous avons: trois petites bouteilles de vin (emportées sous les conseils de Roberto, rencontré à Puerto Montt avant le départ) et notre dernière boîte de café, dont ils nous disent manquer.
Cela fait un mois que nos bienfaiteurs sont en mer et ils rejoignent Puerto Natales demain pour décharger le fruit de leur travail. Ils vont retrouver leur famille. Ils ont l’air fatigués, mais ils sourient. Nous nous souhaitons bonne nuit et allons nous coucher. Dix minutes plus tard, un « toc toc » timide sur la porte nous tire à nouveau du lit: l’un d’entre eux nous apporte deux miches de pain bien chaud qu’il vient tout juste de confectionner! Pour la peine, nous sortons la tablette de chocolat: quitte à faire un second dîner, autant l’assumer jusqu’au dessert.
Un grand merci aux pêcheurs du Yan! – et un peu au Second, aussi, qui a passé deux heures à décortiquer les centollas pour les congeler.
28 décembre 2025 – Caleta Dixon – Caleta Burgoyne, Chili
8h30 – En route vers notre dernier abri avant le passage du détroit de Magellan. Une fenêtre météo de quelques heures s’est confirmée pour demain. Avons longtemps hésité car nous n’aurons pas le temps d’atteindre aujourd’hui le mouillage qui aurait été le plus pratique pour entamer ce passage délicat, Puerto Profundo, où nos amis de Cap’ sont en attente depuis plusieurs jours. Aurons 20 milles de plus qu’eux à naviguer avant d’atteindre le Paso Tamar, le passage le plus redouté. Départ prévu à 5 heures du matin, aux premières lueurs du jour, pour espérer s’y trouver vers 9 heures, moment qui s’annonce le plus clément d’après nos fichiers météo.
La « Boca Occidental » du détroit de Magellan est un passage bien plus court que celui du Golfe des Peines, que nous avons traversé au début du mois. Mais il est loin d’être anodin. Notre guide nautique conseille de « surveiller la météo avec soin et de planifier le passage de cette section, qui est courte mais qui est la pire de toute la Patagonie, avec la plus grande prudence ». Demain se présente une petite fenêtre de vent plus faible, surtout le matin, avec 15 à 20 nœuds (donc potentiellement 10 de plus) plutôt bien orientés qui nous permettraient de naviguer toute la journée, voire une partie de la nuit. Dernière grosse étape avant l’arrivée.
9h15 – Changement de programme: avec la dernière mise à jour météo, venons de décider de faire 10 milles de plus aujourd’hui pour nous rapprocher d’autant de Magellan demain. Dans mon étude (minutieuse) du guide des Italiens, j’avais mis un peu vite de côté la Caleta Burgoyne, car ouverte aux vents d’Ouest. Or cette nuit, les quelques rafales devraient souffler plutôt du Nord. On tente le coup.
Epave-surprise dans le canal Smyth…

15 heures – En pole position à 10 milles du détroit, calés dans la Caleta Burgoyne aux côtés de Koralia, un voilier américain qui remonte de Puerto Williams… Nos premiers « gens du Sud »!
29 décembre 2025 – Traversée du détroit de Magellan (Boca Occidental), Chili
6h30 – Départ. Le voisin américain ( que nous avons bien sûr invité hier soir à boire un verre) nous a très gentiment proposé de larguer nos amarres: rien à faire, pas besoin de mettre l’annexe à l’eau, le grand luxe!
8h15 – Entrée dans le passage sensible du Paso Tamar. 7 nœuds de vent, moteur. Avons tellement bien guetté la fenêtre météo que nous n’avons pas de vent!
11 heures – Purée de pois. On ne voit rien du tout du Magellan, les cargos nous doublent à l’aveugle après nous avoir dûment contactés à l’AIS. 15-20 nœuds de vent sous génois seul, on avance bien.
14 heures – Le vent semble se stabiliser autour de 30 nœuds: après une brève hésitation, venons de passer sous trinquette.
16h30 – 35 nœuds constants, à présent. Avons été bien inspirés de changer de voile. Toujours tout gris.
17h20 – Virement de bord dans plus de 40 nœuds de vent, trinquette réduite de moitié.
19h15 – L’anémomètre vient d’afficher une rafale à 49 nœuds. Pour la première fois depuis le début de ce voyage, naviguons dans plus de 40 nœuds constants. Dans ce chaos il y a le soleil, et même, un arc-en-ciel. Impossible d’écrire.
Pour cette traversée de l’embouchure Ouest du canal de Magellan, nos amis des voiliers Cap’ et Give’r ont identifié la même fenêtre météo que nous.
30 décembre 2025 – Bahía Tilly, Chili
13h30 – Il est parfois difficile d’écrire pendant le cours des événements. C’était le cas hier, et aujourd’hui, après une nuit de sommeil pas si réparatrice car la baie dans laquelle nous avons jeté l’ancre hier soir est mal protégée, je peux me replonger dans cette journée.
N’avons jamais connu autant de vent. Une navigation qui évolue jusqu’à plus de 40 nœuds constants et 50 en rafales, c’est pour nous, sur Jade, une première en presque cinq ans. 50 nœuds bien étranges, à vrai dire: sous le soleil par moments, et surtout, sans houle – simplement la mer du vent. Mais avec une contrepartie: la terre qui n’est jamais bien loin – et les marins le savent, le plus grand danger pour un bateau, c’est la côte. En cas de souci hier, n’avions pas de « mer à courir », mais des rochers, constamment, pour nous cueillir à quelques milles de distance en cas de problème. C’est ce qui explique le seul moment de peur que j’aie éprouvé: lorsque Christophe est allé à l’avant réduire notre trinquette, manœuvre que nous n’avions jamais faite et qui lui a pris plus de temps que prévu. Alors qu’il bataillait sur le pont avec les écoutes, Jade continuait sa route, à 7,5 nœuds de vitesse, vers la rive Nord du détroit. A la barre, les yeux rivés sur la carte, je ne compte pas le nombre de fois où j’ai pensé, puis crié que « là maintenant, Christophe, il va falloir empanner ». Avons changé de trajectoire juste à temps. A l’issue de la manœuvre les amis de Cap’, 5 milles devant nous, nous ont appelé à la VHF: « Tout va bien? On a cru que vous laissiez tomber pour aujourd’hui et que vous alliez au mouillage… ». Non non. Jade aime les trajectoires audacieuses, c’est tout…
Extrait de votre prochaine vidéo, en cours de montage…
En toute fin de journée, parvenus au niveau du Paso Tortuoso, le vent est redescendu à 35 nœuds: avons eu d’un coup le sentiment d’un grand calme. Le soleil a troué la couche nuageuse par endroits et nous avons pu, l’espace de quelques minutes, apercevoir la beauté sauvage du détroit de Magellan: de hautes montagnes enneigées séparées par de profondes vallées, avec au premier plan des eaux d’un gris métallique, moutonnantes, coiffées de gerbes blanches soulevées par le vent, scintillant dans la lumière rase. Comme souvent depuis le début de cette descente des canaux de Patagonie, cette splendeur, nous n’avons pu que l’entrapercevoir tant la tension était forte pour nous. Dans ce genre de circonstances, le cerveau, hyperconcentré sur la situation en cours, ne laisse pas une place suffisante à la possibilité de s’émerveiller. J’avoue m’être demandé hier à quoi bon tout cela si c’était pour passer à côté de la beauté des choses…
Avons mouillé dans la dernière caleta où nous pouvions entrer avant que la nuit tombe, vers 21 heures. Souhaitions avancer le plus possible afin de laisser derrière nous la zone la plus venteuse. Demain devrait être un peu plus calme, avec pour objectif de rejoindre nos amis quelque part pour, si possible, passer le réveillon ensemble.
31 décembre 2025 – Bahía Tilly – Caleta Hidden, Chili
6h30 – Nos premières baleines patagonnes! Un peu plus et nous n’en voyions pas cette année. D’abord quelques panaches de fumée à contrejour du soleil levant, puis deux dos noirs devant la côte de l’Isla Carlos III, et enfin, une queue gigantesque qui a sondé dans l’eau limpide, au loin. Oiseaux, lions de mer: la vie fourmille autour de nous, au cœur de cette réserve marine Francisco Coloane.
Avons quitté notre mouillage de Bahía Tilly à l’aube, soit 5 heures pile, qui fut peu confortable mais néanmoins protecteur: hier, les rafales n’ont soufflé que jusqu’à 20 nœuds dans la baie. Sur la carte de notre alarme de mouillage, la trace laissée par Jade ces dernières 24 heures montre à quel point elle a tourné en tous sens autour de son ancre. Comme si, après des semaines prisonnière de ses amarres, elle s’en était donnée à cœur joie.
Le baromètre est remonté, devrions avoir une belle dernière journée de 2025. Pour la première fois depuis longtemps, avons pu ce matin rester un moment à l’avant sur le pont pour admirer le paysage. Avons même eu droit à quelques trouées roses et orangées dans la couverture nuageuse. Nos différents guides de la région l’expliquent très bien: en progressant à présent vers l’Est, les dépressions devraient se faire moins fortes et mois pluvieuses, car arrêtées en partie par la barrière des Andes. Pouvons-nous nous permettre d’espérer un ciel plus clément pour la fin du périple? On n’ose pas trop s’avancer.
Pour la 1ère fois depuis deux ans, notre logiciel de navigation affiche des AIS de bateaux… dans l’Atlantique!
Midi – Bien calés avec deux amarres arrières tout au fond de la Caleta Hidden, qui coche toutes les cases du parfait abri patagon : pas un souffle de vent (alors qu’il y avait plus de 20 nœuds dans le canal), relativement grand, avec de bons gros arbres bien solides facilement accessibles par une petite plage de cailloux. Sommes parés pour y passer un réveillon que nous espérons mémorable en compagnie de nos amis de Cap’, ancrés juste à côté, et de Give’r, ancrés dans la petite baie voisine. Au menu: centolla offerte par les pêcheurs de la caleta Dixon, foie gras, puis choucroute de la mer (avec le merluza des pêcheurs, on leur doit décidément une bonne partie de notre menu!) puis tarte aux fraises-en-boîte. La Caleta Hidden nous offre ce luxe incommensurable de pouvoir fêter la nouvelle année au beau milieu du Rien autrement que tous seuls.
Une année 2026 qui s’annonce bien: des copains et un rayon de soleil, rien que ça!
2 janvier 2026 – Caleta Hidden – Caleta Brecknock, Chili
5h30 – Emus, hier soir, de dire au revoir à nos amis Florence et Mathieu, qui ont prévu de suivre un parcours différent du nôtre jusqu’à l’arrivée Puerto Williams. Pourra-t-on se croiser là-bas? Quoi qu’il en soit, avons bien prévu de nous voir en France dans quelques mois, puis qui sait, en Antarctique en fin d’année… Devrions en revanche recroiser Magda et Tim de Give’r assez vite.
Pouvoir échanger avec ces deux équipages binômes nous aura rassurés: cette descente des canaux n’est facile pour personne. Météo difficile, amarrages compliqués: sommes tous soumis au même stress et à la même fatigue.
8h45 – Grosse navigation d’un peu plus de 50 milles aujourd’hui, afin de profiter de l’absence de vent et de houle pour traverser notre tout dernier passage (heureusement court) ouvert sur le Pacifique. Ce soir, devrions être accueillis par les hautes falaises noires de la Caleta Brecknock, l’une des plus connues du coin. Avions d’abord envisagé de n’y passer qu’une nuit, ce qui ne nous aurait pas permis de mettre pied à terre pour en profiter pleinement. J’ai réussi à convaincre le capitaine d’y laisser passer le prochain gros coup de vent, annoncé dans deux jours, si le niveau de protection de la petite baie indiquée dans nos guides nous satisfait. Give’r a fait le même calcul et devrait nous y rejoindre ce soir.
9 heures – Venons de passer le Paso O’Ryan, 4 mètres de profondeur dans 4 nœuds de courant. Notre sondeur avant, tombé en panne après moins de deux mois d’utilisation et uniquement réparable par un renvoi en usine, nous a un peu manqué.
13 heures – Fin de la longue houle de face de l’entrée du canal Cockburn – le passage sensible. Un peu gerbos quand même. Je n’ose imaginer ces lieux lorsque ça souffle fort et que la mer se lève… Les trois-quarts du temps, en fait.
13h30 – Le canal Ocasion nous accueille dans une brume légère, à travers laquelle les pentes abruptes des îles grises et brunes sont à peine visibles. Falaises-fantômes. Très peu d’arbres, ici: de la roche, une herbe rase, de la mousse et, serpentant au milieu de tout cela, des cascades à foison. Tout est majestueux, et tout est hostile – excepté la surface de l’eau sur laquelle glisse Jade qui est redevenue, comme par miracle, celle d’un lac.
17 heures – Tenus par dix amarres, les nôtres et celles de Give’r, contre les pentes escarpées de la petite crique de la Caleta Brecknock. Nous nous en sommes sortis comme des chefs: arrivés 20 minutes avant nos amis canadiens, avons réussi à nous positionner sur un côté dès le départ pour leur lasser une place suffisante, tout en identifiant deux premiers gros arbres pour nos amarres arrières. A leur arrivée, étions immobilisés et prêts à leur prêter main forte.
Ce soir, n’allons pas faire long feu. Brecknock devrait a priori nous accueillir quatre jours, le temps de laisser passer une grosse dépression annoncée au-dehors. Espérons qu’il s’arrête de pleuvoir au moins une heure ou deux, le temps d’explorer les environs qui ont l’air magnifiques.
Nos premiers pas sur l’île de Terre de Feu! – et les derniers fruits frais du bord…
5 janvier 2026 – Caleta Brecknock, Chili
Midi – Troisième jour au mouillage dans ce cadre grandiose, et ce soir, nous saurons. Avons-nous bien fait de venir nous abriter ici des rafales à plus de 50 nœuds qui devraient souffler cette nuit? Nos deux guides nautiques parlent d’un « mouillage bien abrité », l’application NoForeignLand (enrichie par les navigateurs eux-mêmes) parle du « meilleur mouillage de Patagonie ». Mais en réaction à la photo que j’ai mise en ligne hier après notre balade sur les hauteurs avec Magda et Tim, certains qui sont venus ici ces dernières années (dont le propriétaire du voilier Sir Ernst, dont nous avons suivi les aventures sur Youtube), parlent de « rafales tellement fortes qu’il nous a fallu bouger avant la nuit ». Le vent venait-il de la même direction? Avait-il la même force? Avons ajouté ce matin une amarre supplémentaire, de même que Give’r, ce qui fait monter le nombre d’amarres à six par bateau, en plus de celle qui nous relie l’un à l’autre. Avec nos deux ancres, avons donc 15 points d’attache au total. Verdict dans quelques heures.



































Bonjour,
On trouve pas mal de date de décembre 2025. N’y a t-il pas un soucis sur cette article qui commence pourtant en fin janvier 2026?
Non, les dates sont correctes: l’article débute fin décembre 2025 et s’achève en janvier 2026. Vous avez peut-être été induit en erreur par la date de publication de l’article (nécessairement postérieure), à savoir le 23 janvier 2026 (hier).
he oui la pantagonie c est pas de la « tarte » mais tu verras avec le recul , ca reste un souvenir tres tres fort , je n ais pas connu apres (ni avant d ailleurs ) de lieu en vi voilier ou l engagement etait aussi constant et fort en permanance , et ce j usqua la sortie , isles des etats , faulklands compris . mais aussi c est un peut comme une « drogue » c est attirant et l envie d y remettre les pieds est forte . au fait pour puerto natales tu as un bon mouillage 7.18 puerto consuelo . on y est rester 10 jours , randos ( enfin) et on est a aller a torres del pene ,la aussi rando j usquau lac glaciere . bon vous le ferez au prochain passage … guy mira 3oceans
Merci🥰🥰🥰
Vous m’aviez raconté un peu tout cela mais les mots de ce texte apportent une autre vision, plus poetique et plus violente en meme temps, on vit pleinement cette traversée avec vous, faite de vents, de rafales, de pluie, d’amarres et d’incertitudes. Quel stress ! Mais aussi des moments incroyables, ces dauphins autour de l’annexe, ces pêcheurs vous offrant de beaux produits de la mer, ce Noël en amoureux, ce jour de l’an entre copains. J’ai noté une phrase en particulier : Tout est majestueux et tout est hostile.
Tout est dit.
A bientôt entre France.
Toujours un plaisir de vous lire, même si tes écrits et vidéos expriment parfaitement les beauté et difficultés rencontrées, seuls ceux qui y sont allés peuvent vraiment comprendre votre ressenti.
A très vite de vous lire, bises 3B
Merci de nous faire rêver!
Domino