Saint-Jacques-de-Compostelle dans la tourmente

La tormenta, c’est la tempête. Quand nous l’avons visitée, Saint-Jacques-de-Compostelle s’y débattait doublement : dans la tempête déchaînée par le ciel et dans celle qu’impose encore l’épidémie de Covid. Étrange ambiance…

 

Sur l’écran, une jeune journaliste nous parle sous un parapluie transparent en direct depuis Madrid. Sur la bande qui défile en-dessous, la tormenta s’abat sur toute l’Espagne. Elle est suffisamment forte et inhabituelle, cette tempête, pour faire la une du JT. Nous, attablés devant notre part de tarta de Santiago et notre Cola-Cao bien chaud dans ce petit bistrot de la praza Fonseca, on sèche. On sort de notre visite de la cathédrale. On y était entrés avec le secret espoir que la pluie se serait calmée en sortant. On n’a pas dû prier assez.

 

La cathédrale de Santiago, depuis les arcades de la Praza do Obradoiro.
La cathédrale de Santiago, depuis les arcades de la Praza do Obradoiro.

 

Mauvais pèlerins

 

Depuis le lever du jour, la pluie ne nous quitte pas. Nous l’avons vue arriver la veille, très distinctement. Nous quittions notre mouillage de Cabo da Cruz pour le port de Vilagarcia de Arousa, juste en face.  Jade se frayait un chemin parmi les parcs à moules – dont la ria d’Arousa est jonchée – quand un épais brouillard s’est abattu sur l’eau. Les allers-retours des bateaux de pêche, avec leur immense grue tordue à l’arrière et le bruit de leur moteur étouffé par la brume, faisaient un ballet de fantômes. Le capitaine a eu le nez creux.

Nous avons choisi Vilagarcia de Arousa pour une seule raison : son train. Vingt minutes de trajet direct jusqu’à Santiago-de-Compostela, premier arrêt sur la ligne qui mène à La Corogne. À 9h15, sur le quai, principalement des espagnols, certains en costume. Notre train touristique est leur RER local.

La pluie fait un vacarme pas possible sur le toit en tôle qui nous surplombe. Derrière les voies, un cheval blanc dans un champ s’imbibe de flotte dans une immobilité totale. Est-ce parce que nous sommes de mauvais pèlerins, de ceux qui dépensent 15 euros plutôt que des semaines de sueur et d’ampoules aux pieds, que le ciel nous punit ?

 

 

Quand le Covid s’invite en ville

 

Nous arrivons par la Compostelle moderne : grands immeubles, pubs d’assurances et marchands de biens, Aqui muebles de Compostela [ici, meubles de Compostelle].  De petits groupes de ponchos bariolés vont ou reviennent de la vieille ville. Touristes ou pèlerins ? Seuls les bâtons de marche peuvent éventuellement permettre de les distinguer. Certains sont en vélo. C’est que la compostela, l’attestation officielle que les autorités compétentes tamponnent sur le credential, le carnet de route du pèlerin, peut être obtenue après un parcours d’au moins 100 kilomètres à pied ou 200 à vélo. Avec nos 50 bornes de RER, nous sommes hors-concours.

La vieille ville est grise. Grise du ciel qui lui coule dessus, grise du granit dont elle est façonnée. Beaucoup d’échoppes sont fermées. Le parvis de la cathédrale, l’immense Praza do Obradoiro, n’est moucheté que de quelques taches de couleur : celles des parapluies et ponchos éparses d’une vingtaine de touristes. Ils sont certes plus nombreux à s’abriter sous les arcades, mais la pluie n’est pas seule responsable du vide environnant. En 2020, les visiteurs ont été cinq fois moins nombreux à Saint-Jacques-de-Compostelle que les années précédentes, et 80% d’entre eux étaient espagnols. En cause : notre ami Covid, toujours lui. Il a fait fermer nombre de gîtes d’étape et refroidi les ardeurs de bien des marcheurs. Et il est toujours là.

 

 

Sur le parvis, une voiture de la Policia Local vient de se garer. Un petit attroupement se crée devant l’une des entrées de la cathédrale. Manifestement, quelqu’un d’important se trouve à l’intérieur.  Sous les arcades, une femme à micro et un cameraman, en poste depuis vingt minutes, se redressent et se raclent la gorge. C’est le moment que choisissent les medalleiras, les vendeuses de médailles et de coquilles de Saint-Jacques estampillées de la croix à bout d’épée, pour s’avancer sous la pluie avec une banderole. LAS MEDALLEIRAS SOMOS HISTORIA [nous, vendeuses de médailles, sommes l’histoire]. Sous leur parapluie noir, derrière leur masque, elles crient qu’elles veulent du travail.

 

Aujourd'hui, les medalleiras donnent de la voix au milieu du parvis.
Aujourd’hui, les medalleiras donnent de la voix au milieu du parvis.

 

Chacun son chemin

 

Nous entrons dans la cathédrale – nos sacs à dos, minuscules comparés aux sacs des randonneurs, passent le contrôle sans problème. Ici non plus, il n’y a pas foule. Le chœur saturé de dorures attire quelques apprentis photographes – sans flash mais il n’en est pas besoin, ça brille par soi-même. De chef d’œuvre d’art roman, avec ses proportions phénoménales pour l’époque, la cathédrale est devenue au XVIIème une vitrine du baroque espagnol le plus clinquant.

Assise sur mon banc, pendant quelques secondes, j’essaie de m’imaginer pèlerine. Des centaines de kilomètres de marche dans les jambes et d’introspection dans la tête. Serait-ce ce que j’attendrais ?

Derrière un immense paravent, quelques heureux élus, la tête en l’air et les yeux plissés, tentent d’admirer avec le peu de recul dont ils disposent le Porche de la Gloire, chef-d’œuvre roman de l’édifice. À nous, on nous a dit que les visites étaient complètes pour la journée. Nous nous rabattons sur les reliques de Saint Jacques, sous leur chœur. Reliques opportunément redécouvertes au IXème siècle, au moment de la Reconquista espagnole sur les Arabes. Santiago Matamoros, Saint Jacques le « tueur de Maures », c’est-y-pas mignon ?

 

 

Nous sommes à nouveau dehors, la pluie a redoublé. Je sors mon téléphone de ma poche pour regarder le plan. Un message me tombe sous les yeux: mon père. Hier, il est arrivé au bout de son chemin. 700 kilomètres de Vézelay à Saint-Jean-Pied-de-Port parcourus sur quatre années, à raison de 10-20 jours de marche par an. Il a décidé qu’il n’irait pas jusque Saint-Jacques. Trop de monde, pas dans l’état d’esprit. C’est son chemin.

Un jour, avec Christophe, nous arriverons ici avec nos bâtons de marche. Nous aurons notre credential en poche et nos ampoules aux pieds. Nous n’aurons qu’une envie : un bon gros resto de tapas – que nous avons d’ores et déjà identifié. Et ce jour-là, avec un peu de chance, le poncho restera dans le sac.

3 Comments

  1. J’ai besoin d’air besoin de liberté
    Ce n’sont pas des mensonges c’est la réalité
    Je n’suis pas un roi mais je n’suis pas un pion
    Je dois être le fou comme je n’suis pas cavalier dites-leur que
    Chacun sa route chacun son chemin
    Chacun son rêve chacun son destin dites leur que
    Chacun sa route chacun son chemin
    Passe le message à ton voisin
    J’ai fait un rêve le peuple était au pouvoir
    Il n’y avait plus du tout de politiciens
    C’était le souk, plus de banques ni de magasin
    Tout le monde avait un toit et plus personne n’avait faim
    Je ne délire pas mais je suis très sérieux, oh, oh, oh
    Je ne délire pas mais je suis très sérieux
    Allez leur dire qu’on vient pas faire du cirque
    Chacun sa route chacun son chemin
    Chacun son rêve chacun son destin dites leur que
    Chacun sa route chacun son chemin
    Passe le message à ton voisin…

    Extraits de la chanson de Tonton David ! J’ai trouvé que ces paroles tombaient bien…
    Bisous.
    Sylvainoute.

  2. D’emblée, (j’aurais même osé d’amblée si nous avions possédé quatre jambes), nous avons atterri sur la même voie que Sylvaine. Mais nous n’avions pas les paroles sous les yeux. Par contre, la surprenante synchronisation du message paternel n’est certes pas anodine.
    Quant à votre credential, retournez vite le faire valider avec mention exemplaire.
    Votre portion de parcours est particulièrement méritoire puisque, connaissant (?) la fermeture Covid des gîtes, vous avez trimé pour amener le vôtre à travers un golfe pesant, des rivages pluvieux, un vent déconnecté et facétieux, mais surtout des évitements de parcs à moules sous temps de brume….
    Bizz de nous deux

  3. ‘Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi si j’ose ainsi dire, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pied.’ Rousseau, les confessions.
    Voilà ce que j’ai vécu sur les 700 km que j’ai parcouru. Et ce lien improbable entre ma fille et moi à St Jacques est un merveilleux signe, une forme de communion entre sa fifille et son papa.
    Bravo Estelle pour ces textes magnifiques, nous vivons votre périple à travers tes mots, et nous les vivons vraiment. Cela remet en cause ma décision et je me tâte pour rejoindre St Jacques à ma prochaine aventure !

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