Paul, 89 ans, des projets plein la tête

Paul, c’est une rencontre fortuite au détour d’un ponton du Crouesty, en Bretagne. C’est une invitation au pied levé à visiter Vannes, ses environs, et les trésors cachés derrière ses vieux murs. C’est aussi un regard bleu ciel sur la vie – et sur ce qui vaut la peine dedans.

Première rencontre marquante d’une série que l’on espère très longue…

 

Paul met une larme de gin dans son Schweppes, mais pas tout de suite. Il faut insister un peu. Les autres convives se racontent leur changement de vie à grandes rasades de bière, lui sirote son breuvage en silence. Ses petits yeux bleus observent attentivement. Écoutent, presque. Et soudain : « de toute façon, quand on n’a plus de projets, on meurt ».

Le projet du moment, c’est que Paul vend son bateau. L’Escapade. Un voilier blanc et bleu de 8 mètres avec une sirène dessinée de chaque côté de la proue. Lorsque nous nous sommes amarrés au ponton B du port du Crouesty, dans les derniers jours de juillet, l’Escapade rentrait justement de balade avec ses nouveaux propriétaires, Virginie et Jean-Michel. Deux bourguignons, la cinquantaine, qui ont flashé sur l’annonce du petit voilier sur le Bon Coin sans jamais avoir fait de bateau de leur vie. Paul s’est simplement permis de leur fournir le contact d’un ami skipper, Dominique, qui les forme gracieusement pendant quelque temps. Le vendeur vient prendre des nouvelles des apprentis navigateurs tous les jours en descendant de sa colline, celle de la chapelle Notre-Dame-de-Crouesty, derrière laquelle il a sa maison de vacances.

 

« Et vous pensiez aller à Vannes avec ça ? »

 

C’est l’un de ces jours qu’il était descendu de sa colline pour tomber sur une Escapade vide de ses occupants que Christophe l’a aperçu, pensif devant son ex-bateau. Il ont entamé la discussion. Ancien commissaire de la Marine Nationale. Plus d’un an en Polynésie, plus exactement à Mururoa – à l’époque des essais nucléaires français à l’air libre. Une seconde vie dans le privé dans une filiale d’Air France, à gérer des hôtels de la chaîne Méridien en Afrique de l’Ouest.

Il n’en faut pas beaucoup plus pour que nous invitions Paul à bord de Jade. Il enjambe lestement les filières, se redresse, se courbe en deux pour passer sous le taud et, une fois dans le cockpit, laisse ses pupilles bleues s’accommoder à la semi-obscurité. En quelques secondes, elles ont bouffé le moindre détail du bateau. « Et vous pensiez aller à Vannes avec ça ? Le Golfe, ok – et encore, pas partout. Mais ne vous embêtez pas à aller vous envaser dans le chenal. Demain 11 heures. Je vous conduis ».

Le lendemain, 10h54, Paul toque à la coque de Jade. Il a préféré sortir la Jaguar plutôt que la Peugeot, « parce qu’elle est plus grande ». Il nous avoue que l’année dernière, il a voulu se racheter une moto. Mais la Harley qu’il a essayée était trop lourde. Et puis la Royal Enfields que le concessionnaire lui a prêté pour essayer, il l’a « un peu poussée », et a failli se manger le rond-point au bout de la rue. Donc non, pas cette fois. Peut-être plus tard. Son rêve, ce serait de faire la route 66.

 

 

À l’hôtel des Trois Duchesses

 

Paul est Vannetais depuis 23 ans. A l’origine, il est du Nord. Il raconte qu’il était en classe de quatrième avec Michel Dufour, à Lille – et que le futur architecte naval passait déjà son temps à dessiner des bateaux.

En arrivant à Vannes, après un petit tour en voiture le long des remparts, Paul tient à nous montrer son appartement. Nous nous laissons convaincre. Embringués dans les ruelles médiévales de la vieille ville, au milieu des façades à colombages, nous suivons notre guide dans la rue de la Bienfaisance. Paul s’arrête devant un long bâtiment en pierre, « l’Hôtel des Trois Duchesses ». XVème siècle. C’est l’écriteau qui le dit. Et là, il cherche ses clés.

Au premier étage d’un escalier monumental en bois massif, derrière la petite porte bleue dans laquelle Paul glisse sa clé, nous pénétrons dans une pièce qui doit frôler les 100 mètres carrés. Avec ses moulures au plafond, ses caissons bleu ciel aux murs et ses meubles anciens, elle semble sortie du siècle dernier – voire du précédent. L’espace est encore décuplé par la hauteur sous plafond, de trois ou quatre mètres. L’une des fenêtres donne sur l’arrière de la cathédrale. Partout, aux murs ou accrochés sur les pans des bibliothèques, des tableaux, paysages ou natures mortes. Car la femme de Paul peint. Elle joue de la musique aussi, de l’épinette – sur le siège, une partition ouverte de Jean-Sébastien Bach. Dans la pièce qui sert à Paul de bureau, des livres par centaines, et aux murs, des photos de bateaux et des caricatures. Paul s’arrête sur une série de dessins humoristiques réalisée par un ami, dans le style images d’Epinal : le trait est fin, les couleurs pastel. Depuis l’étudiant voûté sur les bancs de l’Ecole Navale jusqu’au vieux monsieur ajustant un leurre au bout de sa canne à pêche, toutes les étapes de « la vie d’un commissaire de la Marine ».

 

La passion comme boussole

 

A 89 ans, Paul ne parle pas de pêche. Il parle des bateaux qu’il a eus, dont un Hallberg-Rassy qu’il évoque avec la voix qui tremble. Il parle de l’association Amitié Vannes Espagne, dont il fait partie, qui promeut les échanges avec la péninsule ibérique – il n’y a jamais vécu mais en plus de maîtriser la langue, il sait tout de Charles Quint, de Cervantès, de la prise de Grenade. Car c’est aussi un passionné d’histoire.

Et puis, Paul écrit. Parce qu’il a toujours écrit. Comme son père et son grand-père avant lui. Il écrit des essais qu’il envoie à des concours – qu’il gagne, le bougre – tels qu’un bel « éloge du voyage » dont il nous remet un exemplaire en partant. Il écrit aussi quelque chose qui ressemble à des mémoires. Il a pensé à un titre : L’Échappée belle. Il n’en est pas encore sûr. Mais c’est qu’il ne voit vraiment pas quel autre titre pourrait convenir.

1 Comment

  1. Commentaire de… Paul himself! (que je copie ici)
    j’ai été très heureux de notre rencontre fortuite sur le ponton de port-crouesty et de la petite chronique pleine d’humour que vous avez rédigée.
    j’espère que c’est le prélude d’autres échanges amicaux que nous aurons car je vais suivre avec beaucoup d’interêt votre voyage.
    Bon vent ! Bien amicalement.

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