
Au chantier à Raiatea : la Patagonie dans le viseur
Juillet: l’hiver est bien là dans le Pacifique Sud, avec les épisodes venteux qui l’accompagnent. Jade en profite pour découvrir les mouillages abrités du double lagon de Raiatea et Taha’a, quelques milles dans une piscine d’eau turquoise. Elle ne peut pas trop s’éloigner: sa date de sortie au chantier approche. Et avec elle, celle du prochain grand départ…
21 juin 2024 – Mouillage de Fa’aroa, Raiatea, Iles Sous-le-Vent
19 heures – La baie de Fa’aroa est plongée dans le noir. Trois loupiotes, à peine, sur la berge Nord… Elle pourrait être silencieuse, aussi, si nous n’étions entourés de trois bateaux de jeunes danois fans de RnB.
Deux heures au moteur depuis le mouillage d’Upapa, devant le chantier, pour atteindre ce nouveau mouillage sur la côte Est de Raiatea. Avons d’abord tenté d’ancrer près du motu à l’entrée de la baie, indiqué comme mouillage autorisé sur l’application officielle des Affaires Maritimes polynésiennes. Mauvaise idée : nous sommes retrouvés piégés au milieu des bouées d’une ferme perlière. Avons même touché le fond de sable à un endroit où la carte indiquait encore 5 mètres sous les quilles… On repart, option sécurité : le fond de la baie, en face. Et les Danois.

23 juin 2024 – Mouillage de Fa’aroa, Raiatea
19h30 – Journée-mouillage on ne peut plus typique : exploration des environs le matin, entretien du bateau l’après-midi. En remontant la rivière Fa’aroa sur quelques milles, ne pensions pas tomber sur André-dans-son-kayak, qui entretient un jardin magnifique dont il offre les fruits au tout-venant : passion, abiu, corossol, banane, coco, herbes aromatiques (menthe, thym, basilic), légumes (aubergines, haricots verts), manioc et taro. Sommes repartis l’annexe remplie de victuailles bien trop nombreuses pour deux, en échange d’un pack de bières.
En regardant autour de soi le long des berges luxuriantes de la rivière, on comprend pourquoi il s’agit du seul cours d’eau navigable de Polynésie : autour du lit de la Fa’aroa, la vallée remonte en pente douce. Une étrangeté, sur ces îles, la pente douce. Partout ailleurs, en remontant les cours d’eau, on se retrouve vite nez-à-nez avec une paroi rocheuse. Des cascades la dévalent de toutes parts. Le cours tranquille de la rivière s’arrête là. La balade aussi.
Cet après-midi, Christophe s’est lancé dans la vidange du groupe électrogène : changement des filtres, de l’huile et de l’impeller. Exercice de contorsionnisme et mal de dos subséquent, comme d’hab. Demain, le vent se rétablit dans son sens habituel : le Sud-Est. Peut-être l’opportunité de remonter à la voile jusqu’à Taha’a, l’île voisine dans le lagon ? Par contre, le maraamu devrait se renforcer d’ici trois ou quatre jours et la protection de Taha’a sera insuffisante : il faudra de toutes façons retourner se protéger derrière les sommets de la grande île sœur, Raiatea.
Le régime de bananes offert par André, qui mûrira tout d’un coup, finira en gâteaux (méthode Estelle) et confitures (méthode Christophe). Dans la baie, aucune supérette à l’horizon: on fait avec les produits locaux, ce qui peut par exemple donner une salade thaï maison.
25 juin 2024 – Mouillage d’Upapa, Raiatea
19h30 – Retour à la case départ, devant le chantier. La météo ne VEUT PAS que nous découvrions Taha’a, qui n’est pourtant qu’à une poignée de milles. Jusqu’au dernier moment hier matin, pensions lever l’ancre pour la petite île-sœur du Nord. Mais Christophe, comme souvent, fut la voix de la raison : des épisodes à 25-30 nœuds de vent sont prévus dans les jours à venir, tout le monde risque de chercher à s’en abriter aux mêmes endroits. Autant anticiper et se réserver une bonne place. Trois heures après notre arrivée, quatre bateaux avaient jeté l’ancre autour de nous. Ce soir, le vent souffle 20 nœuds.
Ce matin, voulions marcher jusqu’à la ville (nos 7 kilomètres désormais habituels), mais Heimata-le-frigoriste a croisé notre chemin. On a parlé congélo – après son succès face à notre frigo récalcitrant, nous lui avons confié le petit frère, en panne depuis un an. En avons été quittes pour un lift en voiture, bienvenu car il s’est mis à pleuvoir. Balade en ville et occasion de constater que Jade est bien mieux abritée du vent là où elle est que nous en terrasse de la boulangerie.
Deux amis de Christophe arrivent vendredi avec la navette de 11 heures. Le coup de vent le plus fort est justement prévu entre vendredi et dimanche : 25 à 30 nœuds établis, rafales à 35. Pourra-t-on seulement quitter le bateau ?
Louis et son père Christophe, amis du Pays Basque, nous rejoignent à Raiatea avec l’Apetahi Express et passent deux nuits à bord.
27 juin 2024 – Mouillage d’Upapa, Raiatea
14h30 – Le gros du coup de vent est attendu pour cette nuit, demain et après-demain. Les rafales sont montées progressivement depuis hier, elles atteignent 23 nœuds pour le moment. Huit nouveaux bateaux sont arrivés au mouillage. Tous aux abris !
17h45 – 25 nœuds constants. La nuit arrive. La musique du vent envahit, petit à petit, tout l’espace. Avec elle, toujours, un soupçon d’appréhension.
Le voilier Jetlag de nos amis Brigit et Gerald, pris en photo au coucher du soleil à Raiatea. 4 minutes séparent chacune de ces images.
4 juillet 2024 – Mouillage d’Upapa, Raiatea
9h30 – Enfin, on va pouvoir bouger ! Heimata nous a rapporté notre congélateur a priori réparé ce matin à l’aube, les rafales de vent commencent à donner quelques signes de faiblesse. Encore 20 nœuds aujourd’hui, ça tombe vraiment demain, puis pendant tout le weekend. Quatre petits jours pour profiter de Taha’a avant de revenir ici pour sortir Jade de l’eau.
10h15 – 20 à 25 nœuds de vent encore, dans le chenal entre Raiatea et Taha’a. La baie que nous visons est côté Ouest, donc a priori abritée. Sauf si un effet venturi vient doucher nos espoirs.
11h30 – Venons d’ancrer dans la baie de Tapuamu, par 25 mètres de fond. 80 mètres de chaîne dans l’eau. Une dizaine de bateaux au mouillage, dont trois sur bouée. Pluie par intermitence, cet après-midi nous restons à bord pour s’assurer que notre mouillage tient bien. Sur notre tribord, une petite darse pour bateaux de pêche et barques à touristes, avec a priori quelques commerces. Devant nous, le bar flottant du Fare Miti, juste devant la distillerie. Demain, nous irons explorer.
Dans la baie de Tapuamu, à Taha’a, on profite des deux attractions incontournables: le bar flottant Fare Miti et la distillerie Pari Pari, dont le rhum primé est très apprécié en Polynésie.
5 juillet 2024 – Mouillage dans la baie de Tapuamu, Taha’a
8h30 – Un soleil doré nous cueille au réveil. La silhouette découpée de Bora-Bora s’étire derrière les cocotiers de trois motus alignés.
14 heures – Est-ce parce que le vent s’est enfin tu ? Imperceptiblement, mes épaules se détendent.
16 heures – Petit tour au village de Tapuamu. Le Taporo VI décharge ses caisses sur le grand quai en béton. Les navettes ramènent au bercail les employés qui travaillent dans l’hotel de luxe du motu d’en face. Un groupe de jeunes gens traine autour d’un vélo et nous renseigne sur l’endroit où laisser nos poubelles (hé oui, encore…). Dans les rayons de l’unique épicerie (riz, pâtes, boîtes de conserve et lait en poudre, comme aux Tuamotu), des femmes rigolent, leurs petits enfants à la main. Un peu plus loin, une dizaine d’hommes s’entraîne aux percussions pour le Heiva, au bord de l’eau. A l’entrée de la minuscule mairie, les résultats de la dernière tombola jouxtent les affiches électorales des législatives anticipées. Derrière nous, un vélo électrique passe : une vieille dame à chapeau et robe à fleurs, en amazone sur le porte-bagage, se fait conduire au village d’à côté par son petit-fils. Ici à Taha’a, dans cette baie, retrouvons l’ambiance de bout du monde qui nous a si souvent séduits ici, en Polynésie.
7 juillet 2024 – Mouillage dans la baie de Tapuamu, Taha’a
10 heures – Quitter Taha’a. Déjà. Une baie, un village, un bar, une rhumerie, un jardin de corail, pour espérer capter un peu de l’esprit d’une île. Le vent nous permettra-t-il, plus tard, d’y revenir ?
Session snorkeling au jardin de corail du motu Tautau, sur la côte Ouest de Taha’a.
8 juillet 2024 – Mouillage d’Upapa, Raiatea
10h30 – Notre café avec l’équipage d’Atlantide, copains fraichement arrivés ce matin de Moorea, est interrompu par un coup de fil. Les équipes de Raiatea Carénage Services nous attendent !
11 heures – En fait, personne ne nous attend. Ah si. Vite vite, les gars. C’est étroit, là, quand même…
16 heures – Ca y est. Jade est hors de l’eau, calée sur ses quilles et sa crapaudine. Tout s’est bien passé. Cela faisait longtemps, bientôt deux ans, que nous n’avions vu sa coque s’extirper de l’océan.
Chaque fois, et plus encore aujourd’hui je crois, je réalise à quelle point notre Jadounette est belle. Il y a trois ans, au début de ce voyage, je n’y connaissais rien : elle était un bateau comme un autre. Maintenant je sais : elle dégage une impression de solidité, de sécurité, comme peu de bateaux autour d’elle. Il suffit de prêter l’oreille aux réflexions des employés du chantier. Ua Pou, la jeune secrétaire : « ah mais c’est lui, votre bateau ? Bin il en jette ». Fabienne et Daniel, voisins de chantier : « comment ça, 46 pieds… Il n’est pas plus grand que ça, votre bateau ? On dirait qu’il est deux fois plus gros ». Thierry, manœuvre au chantier : « votre bateau, il change de ceux qu’on sort tous les jours. Il est sexy ».
J’aime bien ce mot. Sexy. Je n’y avais jamais pensé mais oui : Jade est sexy. Rouge, ronde, toute en formes. Apte à aller titiller les glaces en douceur.
21 heures – Ambiance chantier le soir. Son unique : les quelques voix qui s’échappent des voiliers voisins (très proches, pour le coup). Odeur dominante : mélange vase-algues-coquillages mêlée aux produits chimiques, qui pourrait être gerbos si elle était un poil plus forte.
Tisane au bord de la darse, devant la baie. Des dizaines de feux de mouillages, blancs, dorés, font une constellation d’étoiles à hauteur de mâts. Ils sont ceux qui vivent en mer. Pour une petite semaine, nous passons dans l’autre monde. Celui des terriens.
Nos 5 jours au chantier de Raiatea en vidéo!
12 juillet 2024 – Dans la darse de Raiatea Carénage Services
18 heures – Retour à la flotte. Quelle semaine ! Les périodes au chantier sont toujours aussi intenses. On a cent choses à faire, on s’agite sous un soleil de plomb, on fait mille allers-retours du sol au cockpit puis du cockpit au sol sur une échelle aux barreaux trop grands (deux mètres de tirant d’eau, ça fait haut), on se salit, on mange mal pour limiter la vaisselle, on se douche froid, et la nuit quand on a un besoin pressant, on s’assoit sur un seau pour éviter d’avoir à traverser tout le chantier dans le noir et la glauquitude.
On rencontre des gens, aussi. Les bateaux-voisins à qui on prête un truc ou qui vous proposent leur aide, et ça finit, comme au mouillage, en apéro. Les ouvriers, Edgard, Tahi, Thierry, Taputu, pour qui on se prend vite d’affection puisqu’ils passent leur journée à chouchouter notre bateau, notre chez-nous, notre bijou. Ce soir, ça fait tout drôle de se dire que la plupart d’entre eux, nous ne les reverrons plus.
Quelques images du chantier: une partie de l’équipe de Raiatea Carénages Services et une petite séquence d’images avant/après, parce que ça fait toujours plaisir.
13 juillet 2024 – Mouillage d’Upapa, Raiatea
9 heures – Retour au mouillage, après une nuit passée dans la darse du chantier – c’est le weekend, aucune sortie ou remise à l’eau de prévue. Il pleut. Pas de vent. La « vie normale » reprend.
Dès la darse puis à l’arrivée au mouillage, avons mis en marche notre nouvelle sonde avant : tout fonctionne. Ouf. Pouvons visualiser, par exemple, la bute à 15 mètres de profondeur où nous avons jeté l’ancre, 50 mètres devant le bateau. Sommes contents d’avoir pu installer cet élément de sécurité supplémentaire qui, là-bas tout là-bas dans le Grand Sud, continuera de nous parler lorsque les cartes marines ne nous parleront plus – ou nous diront n’importe quoi, ce qui revient au même.
Sur les quelques dizaines de mètres que nous avons parcourus ce matin, postée sur le pont à l’avant, il m’a semblé que Jade glissait sur l’eau de façon plus fluide que d’habitude. Un produit de mon esprit heureux du travail accompli, certainement. Jade contente, elle aussi, pourquoi pas, que l’on ait pris soin d’elle – c’est quand même fou, cette tendance qu’ont tous les plaisanciers à humaniser leur bateau. Jade comme un cheval resté trop longtemps sans galoper. Jade qui trépignerait presque. Comme nous. Envie de mettre les voiles. De repartir, loin.
Premiers essais de notre sonde Forward Scan: à gauche, l’image prise dans la darse du chantier (profondeur à 4,40 m et mur situé devant le bateau) / à droite, celle de notre emplacement au mouillage le lendemain (25 m de profondeur sous le bateau et butte sous-marine juste devant).









































Nous avons regardé hier soir la vidéo, magnifique travail de carénage, qui à permis de rendre JADE encore plus « sexy ». Bravo au soudeur pour le perçage de la coque, afin de positionner la sonde, qui vous permettra de détecter le moindre obstacle lors de la suite de votre balade de la Polynésie vers le Chili,……et l’Antarctique en 2026
Cela fait plaisir de voir la bonne entente et l’entraide entre marins,
Quelle belle aventure ce long périple captivant avec votre Jade!! Bonne continuation dans votre navigation dans le Pacifique. ..et surtout bon vent!! Maryvonne
Ta passion pour votre belle aventure, Estelle, est contagieuse. Toujours passionnant de te lire, d’admirer tes photos et de vibrer au gré de vos joies ou de vos péripéties dans cette belle Polynésie, ce pays que nous aimons tant.
Magnifiques couchers de soleil à Raiatea !! Tu peux m’envoyer les photos ?
Top de repartir avec une Jade vigoureuse comme un cheval et équipée d’une sonde nécessaire pour les canaux de Patagonie..
Pressé de lire la suite de vos aventures !
Oui, c’est vrai, très sexy, votre Jade ! Et son équipage plus encore 🙂
Ça fait plaisir de te lire, Estelle, et pareil sur Vet : je me suis régalée des aventures de Pikaya !
Nimic se prépare aussi pour la Patagonie en Décembre, à bientôt peut-être… 🙂
Quoi?!? La Patagonie en décembre, toi aussi? Faut absolument qu’on essaie de se croiser!