Glacier San Rafael : le détour qui valait le coup

Nous n’avons pas beaucoup hésité. Le San Rafael, glacier le plus proche de l’Équateur à être situé au niveau de la mer, est réputé comme l’un des plus beaux du Chili. En voilier, il exigeait de nous un détour d’une semaine. Que nous ne regrettons pas.

 

 

 

 

23 novembre 2025 – Départ de Puerto Aguirre, Chili

10h30 – Le canal Costa, notre autoroute vers le Sud, nous accueille par une purée de pois. A l’autre bout, dans 80 milles (150 kilomètres), nous attendent la Laguna San Rafael et son géant de glace. Il est le glacier le plus proche de l’Équateur à être situé au niveau de la mer. Nous nous laissons une semaine, plus ou moins, pour le rejoindre.

7 nœuds de vitesse au compteur : la marée vient de basculer, avons gagné 3 nœuds.

Navigation dans le Canal Costa.

 

13h40, Caleta Christiane – La caleta dans laquelle nous venons d’arriver porte bien mieux le nom que lui donnent les cartes nautiques chiliennes que celui que lui ont trouvé les auteurs de notre guide nautique : caleta Tronador, la baie du Tonnerre. La puissante rivière qui coule au fond, comme hésitante à se transformer en cascade, produit un roulement de tambour incessant. Les pêcheurs lui ont branché un énorme tuyau blanc bouffé par la mousse, qui rompt un peu le charme. Tout comme l’énorme bouée orange sur laquelle nous nous sommes amarrés. Très moche certes, mais bien pratique. Depuis une heure, un goéland nous toise depuis « sa » bouée orange – car nul ne peut douter, devant son air désagréable, qu’il s’agisse bien de la sienne et que nous le dérangions.

16h15 – Courte exploration de la baie en annexe afin de tenter d’approcher la rivière. Là où elle se jette dans la caleta, avons aperçu le dos de trois petits dauphins gris qui jouaient dans les remous – ou qui chassaient ? Et si on sortait la canne à pêche ?

 

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Chou blanc, aujourd’hui, pour notre canne à pêche.

 

 

24 novembre 2025 – Caleta Christiane – Caleta Punta Lynch, Chili

8h30 – Départ sous la pluie. Occasion toute trouvée de tester ma nouvelle tenue de quart, dans laquelle nous avons investi lors de notre dernier passage en France avant de revenir naviguer dans ces contrées hostiles, pleines de vent, de pluie et de froid. Ce matin c’est pétole, mais à l’avant sur le pont j’ai bien chaud et ne sens pas les gouttes. Les manchons en néoprène de ma tenue, en particulier, la rendent parfaitement étanche. Pourrais rester des heures dehors à regarder les montagnes déchirer la brume…. Et si je restais des heures ?

Aujourd’hui nous ne nous déplaçons que de 15 petits milles, vers une caleta a priori bien protégée et bien placée pour envisager la suite.

12h30, Caleta Punta Lynch – Une heure pour installer deux amarres à terre, on progresse. Le Second, cette fois, n’a pas failli. Pour moi, un réel soulagement – pour le capitaine aussi, je pense. Pas de vent donc aucun stress, exercice réussi d’escalade sur les rochers glissants et les troncs morts. Quelques petites erreurs, mais pas rédhibitoires – l’annexe attachée trop loin qui m’aurait laissée en plan sur la rive si je ne m’étais pas mise à l’eau jusqu’à mi-cuisses pour la récupérer, un nœud fait trop près du tronc d’arbre qui sera plus compliqué à aller défaire si nous partons à marée basse. Des erreurs qui m’ont ou vont me demander des efforts que j’aurais pu facilement éviter, donc que je ne recommettrai pas.

Caleta Punta Lynch et Canal Costa.

 

15 heures – Le guide des italiens nous promettait « l’un des meilleurs mouillages de la zone ». Nous sommes royalement servis. La caleta Punta Lynch est une piscine émeraude dont l’eau frémit à peine sous les faibles risées du vent. Pour y parvenir, Jade a dû se frayer un chemin par un passage étroit depuis une première baie, large et ouverte sur l’immense Canal Costa. La seconde baie, où nous nous trouvons, est l’exemple-même de ce que l’on appelle un écrin de verdure – j’aimerais trouver une image moins éculée, mais quand la réalité correspond au cliché, l’auteur se retrouve coincé. Les seuls sons environnants sont les cris de quelques oiseaux venus trouver refuge ici comme nous, et le clapotis de la mer sur les rochers à marée haute. Depuis deux heures environ, comme si le ciel s’était aligné sur notre horaire d’arrivée, ce havre de paix – décidément, que de clichés! – est baigné dans la lumière. Vingt degrés au thermomètre, je viens de tomber la polaire.

Une Patagonie comme ça, j’en veux bien tous les jours. Mais c’est précisément parce qu’elle a ses sautes d’humeur que nous apprécions ces conditions idylliques à leur juste valeur lorsqu’elles se présentent.

Les copains arrivent!

 

23 heures – Nos amis de Cap’ nous ont rejoints ! Quel plaisir de pouvoir échanger sur nos premières impressions patagonnes, sur nos émerveillements, nos doutes. Plutôt rassurant de constater que leurs préoccupations sont les mêmes que les nôtres : météo, mouillages, nous sommes dans le même bain et en plein apprentissage. En les regardant porter leurs amarres à terre en fin de journée, tranquillement assis sur le roof à commenter leur manœuvre, nous nous sommes dit que nous ne faisions pas mieux… mais pas pire non plus.

Florence et Mathieu envisagent d’atteindre la Laguna San Rafael en fin de semaine, comme nous. Le timing semble bon à la fois compte tenu de la distance à parcourir et de la météo prévue une fois en bas – paraît-il qu’un glacier bleu immaculé se métamorphose, sous la pluie, en masse grisâtre pas forcément ragoutante… Sans savoir exactement ni où ni quand nous nous retrouverons, avons convenu d’échanger tout au long de notre dernière approche du mastodonte – qui ne s’annonce pas simple.

Retrouvailles avec Florence et Mathieu, de Cap’, que nous n’avons pas vus depuis Puerto Montt.

 

25 novembre 2025 – Caleta Punta Lynch – Bahía Sisquelán, Chili

8h30 – Le départ du matin est l’instant que je préfère : on redécouvre le mouillage sans le stress de l’arrivée dans l’inconnu.

Avons échangé avec nos amis sur nos différentes sources pour les horaires de marée : le site du SHOA pour nous, qui recense les principaux ports chiliens, et un livre confié par un copain pour eux, qui apporte des correctifs précis pour certaines zones. Or le glacier San Rafael est une telle masse d’eau qu’il fait varier les horaires de marée de deux ou trois heures à moins de 10 milles de distance… Nous voici prévenus.

14h30, Estéro Odger – Avons ancré, repéré les lieux en annexe, et sommes repartis : du vent s’engouffrait dans le fjord, le courant était encore fort, la profondeur devenait rapidement trop faible pour nous… La marée nous est encore favorable jusqu’en fin de journée pour passer le Paso Quesahuén, un rétrécissement sur notre route où le courant peut atteindre 6 nœuds. On se lance.

De l’intérêt de partir tôt et de naviguer le matin lorsque c’est possible : si le mouillage prévu, pour une raison ou une autre, ne nous convient pas, avons encore le temps de changer notre fusil d’épaule.

15h30 – La cime enneigée des montagnes qui bordent l’Est du Canal Elefantes se perd dans les nuages. Le canal doit son nom, semble-t-il, aux nombreux éléphants de mer qui se la coulaient douce ici avant d’être chassés par l’Homme. J’aime à penser que ce sont plutôt ces géants de pierre coiffés de blanc, là devant moi, qui justifient l’appellation. Eux sont éternels.

17h30, Bahía Sisquelán – Qu’est-ce que nous avons bien fait de pousser jusqu’ici ! Jade est ancrée dans une jolie lagune protégée du courant du canal par son collier d’îlots, deux maisons en bois derrière elle sur la rive qui ne demande qu’à être explorée. D’avoir fait plus de route aujourd’hui nous donne le loisir de rester ici la journée entière de demain, voire plus : 15 milles seulement nous séparent du glacier, pourrons y accéder directement depuis ici le jour J si nous le souhaitons. Pas de vent de prévu dans les prochaines heures, simplement de la pluie : allons bien dormir, refaire les pleins d’eau, nous occuper de nous et du bateau.

Bahía Sisquelán.

 

26 novembre 2025 – Bahía Sisquelán, Chili

9h30 – De retour juste à temps de notre petite expédition à terre: de gros nuages gris-bleu s’amoncellent dans le Canal Elefantes. Les prévisions météo qui annoncent de la pluie à partir de 10 heures sont sur le point de se confirmer. Les îlots qui nous entourent devraient nous protéger du vent, mais ne peuvent rien contre l’averse.

Ambiance de fin du monde dans cette baie perdue, où les restes d’une ancienne scierie disputent le terrain à une dense végétation. On accède aux ruines d’un hangar au toit troué en marchant sur un tapis de mousse de plusieurs centimètres d’épaisseur. On finit par tomber sur les restes des deux machines à vapeur : fin XIXème ? Début XXème ? Musée à ciel ouvert ou friche industrielle, sommes quelque part entre les deux.

Dernier détour par l’un des îlots qui nous protègent. Des dizaines d’hirondelles au vol erratique s’agitent au ras des rochers, de l’eau et des maigres arbustes. Le mauvais temps arrive.

23 heures – Florence et Mathieu nous ont rejoints en fin de journée, après avoir tiré des bords tout l’après-midi dans le canal face au vent de Sud. Ils envisagent d’aller voir le glacier demain, nous préférons attendre le lendemain : moins de nuages et de vent prévus. En attendant, ce soir, c’est pizza-party à leur bord ! – pizzas maison, cela va sans dire, le premier livreur n’étant pas la porte à côté…

Excursion de quelques heures, parfaitement seuls, sur les rives de la Bahía Sisquelán.

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27 novembre 2025 – Bahía Sisquelán, Chili

11h30 – Grand soleil ce matin. Cap’ est parti voir le glacier et a priori, ils ont bien fait. Nous nous consolons en nous répétant que les conditions météo devraient se maintenir demain, voire s’améliorer, et que nos amis pourront nous faire un briefing complet. Mais quand même. La météo change tellement vite, dans le coin… Croisons les doigts.

Cette pause d’une journée supplémentaire au mouillage et sous le soleil nous a permis de faire sécher une petite lessive, de recharger les batteries et de découvrir un chemin caché derrière les cabanes en bois menant jusqu’à une plage de galets face au Paso Quesahuén. Cet après-midi nous sortirons à nouveau la canne à pêche avec les moules ramassées ce matin sur la plage, sans grande conviction.

12h30 – Le temps s’étire et comme j’ai retiré ma montre pour cause de piqûres d’insectes aux poignets, cette journée s’écoule avec une lenteur surprenante. Il en est de même des eaux du Canal Elefantes, qui ont viré il y a une heure au vert laiteux : est-ce la marée descendante qui nous apporte les eaux du glacier ? Avec les montagnes sombres coiffées de neige en arrière-plan et le ciel immaculé, le dégradé de bleu est complet. 18 degrés au thermomètre du cockpit : si les moucherons piqueurs se désintéressent suffisamment de nous, allons pouvoir déjeuner dehors.

 

28 novembre 2025 – Départ pour la Laguna San Rafael, Chili

7h30 – Les nuages sont gris et bas, et je me mords les doigts. Aurions-nous dû emboiter le pas à nos amis et lever l’ancre pour le glacier hier ? Tout là-bas vers le Sud, une mince ligne de ciel tire sur le bleu. Conciliabule rapide avec le capitaine : on y va. J’en informe Florence et Mathieu, qui nous attendent depuis le mouillage du Rio de Los Patos : ils ont vu le glacier hier mais nous ont demandé s’ils pouvaient y retourner aujourd’hui avec nous. C’est donc que le spectacle doit valoir le coup. Ils ne nous ont rien dit, ne nous ont envoyé aucune photo, pour nous ménager la surprise.

9h15, Paso de Vidts – Le soleil perce les nuages. La ligne d’horizon correspond point par point au schéma de notre guide nautique : nous laissons sur tribord la grande langue de terre de la Punta Leopardo ainsi que le minuscule Islote Entrada et son unique touffe d’arbres, sur bâbord une bouée rouge, une petite tour rouge et blanche puis d’autres îlots, d’autres rochers. Amorçons notre virage dans le Rio Tempanos dans un nœud de courant. La rivière est immense et encore une fois, nous nous faisons surprendre par l’échelle des paysages.

9h25 – Notre premier glaçon ! Je ne m’attendais pas à en voir si tôt, dès la rivière. Prise au dépourvu, j’en ai pleuré.

 

Notre progression du Golfe du Corcovado jusqu’au glacier San Rafael en vidéo, c’est par là!

 

9h45, rio de Los Patos – Venons de récupérer Florence et Mathieu dans leur bras de rivière. Pas une mince affaire : la profondeur ne dépassait pas quatre mètres, avec des arbres morts couchés en travers de l’entrée. Jade s’est approchée du dériveur lentement, très lentement, et sans que nous ayons eu besoin de nous appuyer sur sa coque, nos amis sont prestement montés à bord. Le demi-tour dans le rio étroit fut encore une autre paire de manches… Mon capitaine est un héros.

10h30, laguna San Rafael – Dernier virage de la rivière. Le géant de glace apparaît sur bâbord. Sommes sans voix. Dans la lagune, des centaines de glaçons, petits, grands, blancs pour la plupart mais aussi bleus pour les plus imposants ou gris pour ceux dont il ne reste plus grand-chose. Ils sont plutôt épars, une bonne nouvelle pour nous. Christophe, aux commandes à l’intérieur, zigzague dans ce labyrinthe sans que j’aie besoin de le guider au casque, ou presque. Lorsque nous échangeons quelques mots, se sont les métaphores animalières qui viennent spontanément à l’esprit : « passe plutôt à gauche de celui qui ressemble à un cygne », « laisse la tortue sur ta droite », « tu l’as vue la grosse baleine, là-bas ? ». L’arche de Noé s’est déversée ici, au pied du glacier San Rafael.

Le San Rafael étincelle de bleu dans son carcan de roches brunes. Il y a comme un élan, dans ce géant. On ne serait pas surpris de le voir s’avancer, écarter les montagnes.… Une gerbe d’eau explose à son pied, un pan de glace a dû se détacher. Nous n’osons pas nous approcher à moins d’un demi mille. Deux petits bateaux de touristes nous semblent, à la jumelle, pile sous la trajectoire des glaçons qui pourraient tomber… Nous sommes bien là où nous sommes. Arrêt moteur, Jade dérive au ralenti sur l’eau verte. Les glaçons craquent autour de nous et le glacier, par moment, mugit comme un gros animal. Florence sort le cake de son sac, je vais chercher les canettes de bière. Pique-nique avec panorama.

15 heures – Gros coup de stress, à l’instant, sur le chemin du retour. En entrant dans le petit rio de Los Patos pour déposer nos amis, Jade a touché le fond. Ses quilles ont dû se prendre dans un tronc d’arbre au fond de l’eau, à moitié immergé dans le virage. Tout concentrés que nous étions à éviter les glaçons qui, charriés par le courant de la marée descendante, nous empêchaient momentanément l’entrée dans la rivière, n’avons pas pris la courbe suffisamment large. Heureusement, Christophe était à très faible allure et quelques coups de propulseur ont suffi à nous dégager. Une fois la manœuvre d’abordage de l’Ovni 395 de nos amis effectuée pour la seconde fois de la journée, une fois les eaux noires du petit rio laissées derrière nous, avons enfin soufflé un grand coup. Beaucoup d’expériences nouvelles aujourd’hui. Une de trop, peut-être.

Au moment où Jade a touché, Florence était en train de filmer l’entrée dans le rio.

 

17 heures – A la voile dans le Canal Elefantes par 20 nœuds de vent arrière. Jade glisse sur l’eau verte et sous le ciel bleu, entre deux rangées de montagnes grises à tête blanche. Premier moment de calme de la journée, pour commencer à prendre du recul sur ce que nous venons de vivre. Notre première navigation dans les glaçons. Notre première rencontre avec un glacier. L’Antarctique, but ultime de notre voyage, ce pour quoi nous nous préparons et nous préparons Jade depuis plus de cinq ans, devient palpable.

17h35 – Ancrés au même point que ce matin. En quelques heures, j’ai l’impression d’avoir grandi.

22h30 – Magnifique soirée avec nos amis Florence et Mathieu, qui nous ont rejoints au mouillage en fin d ‘après-midi. Pour fêter notre premier glacier patagon, ils ont débouché une bouteille de champagne de Valdivia rafraichie dans un seau de glace du San Rafael. Puis choucroute de la mer et petits choux au chocolat maison. Pour l’occasion, Cap’ a sorti le grand jeu.

Nos routes vont se séparer quelques jours car nos amis envisagent un passage un peu complexe – qui porte le doux nom de Carrera del Diablo, ou Route du Diable : profondeurs non cartographiées et forts courants, Jade passe son tour. Ce qui ne nous a pas empêché d’aborder ensemble l’étape d’après : le Golfe des Peines, gros morceau de navigation dont la traversée se profile, pour les uns comme pour les autres, dans les jours à venir.

 

Notre premier glacier!

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29 novembre 2025 – Bahía Sisquelán – Caleta Esmeralda, Chili

13h15 – Jade fait cap au Nord-Nord-Est, cherchez l’erreur. C’est qu’il n’existe pas de passage vers le Sud depuis la Laguna San Rafael – à moins, comme les Indiens du coin il y a quelques décennies, de porter sa pirogue sur son dos sur 20 kilomètres pour passer l’isthme d’Ofqui, qui sépare les deux zones. Ce que nous ne tenterons pas. Nul besoin d’insister.

Il nous faut donc remonter le canal Tuahuencayec puis emprunter le Chacabuco et Pulluche vers l’Ouest sur quelques jours afin de trouver la sortie vers l’océan Pacifique. Le guide des italiens qualifie cet itinéraire de « secondaire et non cartographié officiellement ». Comprendre : nombreuses zones grises sur l’écran du logiciel de navigation. Avons investi dans un sondeur avant justement pour cela : tenter d’anticiper les profondeurs à plusieurs dizaines de mètres devant le bateau. Installé à Raiatea, en Polynésie l’année dernière, il va commencer à servir.

Grand soleil, les montagnes autour de nous sont moins hautes que celles du Canal Elefantes, plus vertes, mais tombent toujours à pic. Au bout du canal sans vent, la Caleta Esmeralda nous attend pour la nuit.

 

Dans le Canal Elefantes.

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18 heures, Caleta Esmeralda – 24 degrés au thermomètre, on crève de chaud ! Sommes attaqués par les moucherons piqueurs qui, tapis sous les frondaisons en attente de chair fraiche depuis peut-être des mois (des années !) se sont rués sur nous dès que nous avons jeté l’ancre.

Amarrage aux arbres par le Second : ok. Pour cette troisième expérience, les arbres étaient bien choisis, l’annexe n’est pas partie toute seule, les nœuds étaient noués suffisamment loin pour être relativement faciles à retirer demain. En nage dans mon wader, bouffée par les moucherons, j’étais contente.

19h45 – Rafales de fin de journée – comme souvent. Pas grand-chose : 15 nœuds.  Nos deux amarres arrière suffiront amplement pour la nuit, mais je sens mon capitaine nerveux. Demain, en prévision du vent qui est prévu de souffler pour le lendemain, il nous faudra sécuriser la situation au maximum dans une baie bien protégée. Bien sûr, avons déjà notre petite idée…

 

30 novembre 2025 –Caleta Esmeralda – Caleta Jacqueline, Chili

9h45 – Toujours plein Nord pour encore une heure, nous empruntons le canal Renjifo, étroit passage nous permettant de rejoindre le canal principal de Chacabuco. Courant, remous et lignes de niveau très resserrées sous l’eau, le tout sans un souffle de vent et sous un ciel très bas. Quelques rares rayons de soleil qui viennent ajouter encore un peu de fantastique à l’ambiance. Jade titube dans le bouillon de courant, restons attentifs au cap.

12h30, Caleta Jacqueline – Surprise à l’arrivée : la place est occupée ! Un petit bateau de pêche est amarré le long du bout qui ferme la partie la plus étroite de la baie : une pratique courante pour les bateaux du coin. Notre plan de nous amarrer en araignée en prévision du vent de demain tombe à l’eau. Nous restent deux options : jeter l’ancre au milieu de la baie (a priori un peu moins bien protégé que ce petit recoin) ou nous amarrer derrière notre voisin de mouillage selon la même technique que lui – que nous n’avons encore jamais testée. Décidons d’un commun accord de d’abord nous renseigner : Christophe jette l’ancre, je mets l’annexe à l’eau et pars discuter avec les pêcheurs qui ne sont pas un comme je le crois au départ, ni deux, mais trois – avec un chien qui m’accueille en aboyant. Des filets pleins de centollas à craquer pendent dans d’eau à l’arrière du bateau. Mes interlocuteurs me conseillent de nous amarrer derrière eux, me confirmant que « dans cette caleta, le vent n’entre pas » et m’informant qu’ils comptent libérer la place « más tarde ». Rapide échange avec le capitaine : on tente le coup.

15 heures – Ah, la douce musique du compresseur qui tourne à plein régime à quelques mètres… Nous nous sommes amarrés derrière les pêcheurs, et avons dû nous rapprocher d’eux juste après le déjeuner pour ne pas risquer de toucher le fond à marée basse. Sommes donc aux premières loges pour le concert. Nos trois voisins sont moyennement loquaces et nous n’osons pas leur proposer de leur acheter une araignée de mer… Ce sera pour une autre fois.

Le silence légendaire des canaux de Patagonie…

 

18h30 – Le bateau de pêche vient de partir. Reste Marco-sur-sa-barque, le troisième pêcheur que je n’avais pas vu de prime abord. Il pense rester caché ici deux jours. Lorsque je lui explique que notre destination est Puerto Williams tout au Sud, il ouvre de grands yeux : « Por el Golfo de Penas ? Muy peligroso… ». Il ne semble pas comprendre l’intérêt d’aller se mettre volontairement dans un endroit à la réputation aussi scabreuse. Lui s’apprête à rapporter le fruit de sa pêche à Puerto Aysen – toujours sans nous en proposer de spécimen, ce qui est bien dommage.

 

1er décembre 2025 – Caleta Jacqueline, Chili

14h30 – Est-ce qu’à l’extérieur, ça souffle ? Les modèles météo nous indiquent des rafales à plus de vingt nœuds dont, depuis notre abri, nous n’avons pas la moindre idée. A retenir : lorsque le guide nautique parle d’une caleta « prisée des pêcheurs », c’est que nous pouvons avoir entière confiance sur son degré de protection.

Caleta Jacqueline.

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2 décembre 2025 – Caleta Jacqueline – Caleta Saudade, Chili

6h10 – Départ à l’aube. Le jour est gris, on n’y voit pas grand-chose. Jade s’est gentiment désencastrée de son abri à trois mètres de profondeur, cul en premier pour ne pas risquer de se prendre le bout des pêcheurs dans l’hélice. Cap au 270, plein Ouest : ça y est, nous reprenons le cours à peu près normal de notre voyage, direction l’océan Pacifique. Nos amis de Cap’ viennent de laisser libre la Caleta Saudade, où ils s’étaient réfugiés hier, pour s’élancer dans la traversée du Golfe des Peines. Quatre mètres de houle prévus par les modèles météo : allons attendre encore un peu avant de leur emboiter le pas.

8h30 – Trouées de ciel bleu sur bâbord et tribord, passons sous un bel arc-en-ciel. Derrière, par contre, tout est gris. Et devant… un brouillard épais.

Dans le Canal Pulluche.

 

8h55 – Sans aucun changement de régime moteur, la vitesse de Jade oscille entre 4 et 7 nœuds selon les caprices du courant. Bientôt, la marée ne devrait plus nous être favorable. Tant que nous ne passons pas sous les 3,5 nœuds, nous continuons. Dans le cas contraire, la carte indique quelques zones de mouillage pour attendre la renverse.

10h30 – La voile blanche de Cap’ est tout juste visible à trois milles devant nous. Nos amis viennent de larguer les amarres pour le Golfe des Peines et nous laissent leur place au chaud dans la caleta Saudade. « On vous a laissé des robalos et on a détruit ce matin plus de 200 moucherons piqueurs qui s’étaient mis sous la capote pendant la nuit. Vous pouvez être sereins. Bises les amis, on se retrouve de l’autre côté dans quelques jours ! ».

13 heures, Caleta Saudade – Calfeutrés dans une minuscule caleta que notre guide nautique qualifie de « hurricane proof ». A peine étions-nous installés que nous avons vu passer dans le canal… un voilier rouge !

 

3 décembre 2025 –Caleta Saudade – Caleta Millabu, Chili

6h50 – Départ tant que la marée nous est encore un peu favorable, et le vent, pas trop fort. Moins de 10 milles à parcourir aujourd’hui, pour se mettre en position de départ pour le Golfe des Peines. Pluie, horizon totalement bouché, petite houle de face : le Pacifique est juste là.

8h20 – Jade s’engouffre dans la faille immense qui forme le fjord Sud de l’Isla Clemente. Instantanément, la houle a disparu. Le passage est étroit et les falaises noires, de part et d’autre, sont d’une hauteur vertigineuse. Les lignes de niveau sur la carte marine laissent imaginer le même type de paysages sous-marins. On se sent petits.

9h10 – Ancrés dans 18 mètres d’eau au fond du fjord, avec falaises, cascades et plage de sable clair pour décor… Et l’autre bateau rouge juste à côté ! J’ai réussi à les identifier grâce à une application qu’utilisent beaucoup les plaisanciers anglo-saxons dans la zone : No Foreign Land. Il s’agit a priori d’une famille allemande, qui voyage en voilier autour du monde depuis 2018.

Le contraste du paysage avec ce matin est saisissant : avons quitté une caleta minuscule où nous ne pouvions tenir qu’à un seul bateau, dûment attachés à l’arrière car sans place pour tourner autour de notre ancre, pour un fjord immense où deux voiliers rouges de 15 mètres font deux points à peine visibles sur la baie. Une constante : la pluie.

19 heures – 100 litres d’eau récupérés en un après-midi. Quelques rares trouvées de ciel bleu m’ont permis ce soir de sortir l’appareil photo… pas longtemps. Notre voisin allemand est venu nous saluer. Demain, si le temps le permet, irons explorer la berge ensemble.

Nous n’aurons pu que peu profiter de la magnifique Caleta Millabú, les rares éclaircies ayant été très courtes.

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5 décembre 2025 – Caleta Millabu, Isla Clemente, Chili

8h30 – Deuxième jour ici sans pouvoir mettre le nez dehors. Après les 100 litres d’avant-hier, en avons récupéré 70 le jour suivant. Les réservoirs sont pleins, la pluie qui ne s’arrête pas ne nous sert plus à rien. Nos voisins allemands, partis se promener en famille, se sont pris une rincée monumentale.

11h30 – Alors que je suis sur mon ordinateur et Christophe dans son livre, mon capitaine me dit : « tu n’entends pas quelque chose ? ». Nous nous tournons vers la fenêtre tribord : une vedette de l’Armada vient d’entrer dans la baie ! Nous allumons la VHF sur le canal 16 : « Demandons la permission au bateau rouge de pouvoir monter à bord pour un contrôle de routine ». Ok, pas de problème, mais… lequel ?

Cinq minutes plus tard, un speed boat de sept personnes se met à couple de Jade, trois messieurs montent à bord. Pendant que Christophe discute armée avec celui qui semble mener l’opération (et qui parle anglais), j’échange avec le collègue en charge de contrôler notre zarpe et nos passeports. Stricts et souriants, comme tous les officiels chiliens auxquels nous avons eu à faire depuis que nous sommes ici, ils nous ont confirmé que la météo à l’extérieur de notre abri était « mala » (30 nœuds de vent) et devraient être meilleures demain. Habitués à contrôler des bateaux de pêche, ils avaient l’air plutôt contents de discuter avec des touristes. Sont repartis en direction du voilier allemand sous une forte averse, après nous avoir souhaité une bonne navigation pour demain.

Contrôle de l’Armada au milieu de nulle part!

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18h50 – 50 litres d’eau supplémentaires dans les tanks. La soupe chauffe sur le poêle à gasoil, qui nous sert 19 degrés au thermomètre et nous assèche l’atmosphère intérieure. Il a encore plu sans discontinuer toute la journée. Dernier routage avant notre départ vers le Golfe des Peines : l’option de demain se confirme de jour en jour, avec un vent qui tourne au Nord-Ouest (donc portant pour nous) et une houle qui tombe sous les trois mètres. Notre voisin allemand a identifié la même fenêtre.

 

6 décembre 2025 – Départ pour la traversée du Golfe des Peines, Chili

7h45, Caleta Millabu – Jade lève l’ancre, une demi-heure après son voisin, pour le passage a priori le plus costaud de sa descente des canaux de Patagonie. Cela fait des mois que nous n’avons pas navigué en haute mer, sommes complètement désamarinés. Le cachet de Stugeron, ce matin, s’imposait.

8h35 – Un AIS vient d’apparaître dans le coin gauche de notre écran : c’est Giver, le voilier canadien dont nous avons rencontré l’équipage en septembre à Puerto Montt et qui était au ponton d’à côté il y a dix jours à Puerto Aguirre ! Avec les Allemands d’Aracanga et un autre voilier, Landfall, américain celui-ci, qui semble tirer des bords dans la baie, sommes donc quatre voiliers à avoir identifié la même fenêtre météo. Plutôt bon signe.

10h50 – Commençons à entrevoir la sortie de la Bahia Anna Pink et ses innombrables îlots, entre lesquels il nous a fallu slalomer près de 3 heures. Au loin, deux oiseaux blancs à grandes ailes noires font des cercles au ras de l’eau: des albatros? La houle change. Cette longue houle du Pacifique que nous n’avions pas revue depuis notre arrivée au Chili, il y a tout juste un an… la revoici.

Départ pour le Golfe des Peines!

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6 Comments

  1. Superbe…..
    Ça me rappelle mon passage dans les canaux chiliens bien plus confortablement installé sur le Boreal de Ponant il y a une dizaine d’années….
    Bon vent les amis
    Bises de La Réunion

  2. Une aventure sans fin. Des commentaires toujours aussi explicatifs. Bien dommage que ces pêcheurs n’aient pas le sens du partage. No comment, c’est aussi cela la vie.
    19 mai prochain, je suis les traces de Noé sur les Pyrénées.
    Bises à vous deux, 3B

  3. S’enfoncer dans le froid, les growlers, la pluie et la neige; brrrr, il faut que vous en ayez eu vraiment envie, hein, depuis La Rochelle! Surtout après avoir lézardé sous les tropiques! Bon vent (sans trop de Williwows!) et merci pour vos récits, toujours » vrais »!

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