Eric, la rencontre qui fait croire aux miracles

Il a fallu que le vent souffle fort sur le cap Finisterre. Il a fallu que l’on s’arrête précisément là. Il a fallu que ce soit pile pendant les trois jours où Eric et ses camarades, eux aussi, étaient temporairement résidants de la petite marina de Camariñas…

 

Tout commence avec une bière – comme souvent, me direz-vous. Ou plutôt non. Avec une douche. Disons les deux. Fin de journée à Camariñas, les goélands somnolent sur les pontons. Le soleil parvient à envoyer quelques-uns de ses rayons jusqu’à la terrasse du bar de la marina. Christophe et moi sirotons tranquillement notre Estrella Galicia quand deux types, un jeune et un moins jeune, passent à deux mètres de notre table, une serviette sur l’épaule. Les sanitaires du port sont à deux pas.

Un peu plus tôt dans la journée, nous les avons vus prendre possession d’un voilier à pavillon français, a priori amarré ici depuis quelque temps. Christophe engage la conversation mais les deux larrons ne sont pas bavards. Il faudra attendre une heure de plus et le passage à la douche du troisième membre du gang, serviette sous le bras et T-shirt des amis du musée de La Rochelle sur le dos, pour en savoir un peu plus sur l’équipée un peu folle qui se prépare sur le ponton d’à côté.

 

Le trio infernal

 

Il y a Éric, Didier et Théo. Éric, c’est le capitaine de l’expédition. Les yeux humbles et bleus du vrai marin, et les dents du bonheur du gars sympa. Il vient récupérer à Camariñas le voilier d’un copain. Sa mission : le convoyer jusqu’au Sénégal – ça c’est un pote. Pour ce faire – et parce que ce genre de réjouissances se vit plus agréablement à plusieurs, il a laissé une annonce il y a quelques jours sur la Bourse aux Équipiers. DEMANDE DISPONIBILITE URGENTE.

Didier-le-navigateur, le discret qui s’y connaît un peu, a répondu le premier. Théo-le-pas-navigateur-du-tout, 23 ans, en pleine réflexion sur son avenir professionnel, lui a emboité le pas. Lunettes rondes et barbe de trois jours, c’est la première fois qu’il monte sur un voilier. « Dès que j’ai répondu à l’annonce, Éric m’a appelé. Il m’a demandé si j’étais dispo pour partir le lendemain, j’ai dit OK. Bon… j’ai oublié pas mal d’affaires en partant parce que je pouvais pas faire ça sans dire aurevoir aux potes. On sait jamais, si je meurs en mer. Du coup la veille, j’ai un peu bu… et j’ai pas dormi ».

 

 

Tout ce beau monde se connaît donc depuis hier et s’apprête à passer ensemble 15 jours en mer sur un voilier de 12 mètres. Qu’ils ne connaissent pas non plus, d’ailleurs. « Je suis allé chercher le voilier de mon pote à La Rochelle en début d’année, explique Éric, j’ai navigué jusqu’ici sans vraiment examiner le bateau. Mon copain ne l’a jamais vu non plus, il l’a acheté à distance ». Au moment où nous entamons la discussion avec le trio infernal, l’enrouleur de grand-voile du bateau est bloqué et le moteur ne démarre plus. Théo laisse des messages vocaux sur WhatsApp à sa famille en leur disant « dans trois jours je pars peut-être direct pour les Canaries mais le bateau est en réparation, je vous tiens au courant ».

 

Camariñas : el centro del mundo

 

Si Éric s’est arrêté à Camariñas avec le bateau de son ami, ça n’est pas sans raison. Après deux cervezas et un tapas aux frites (offert par la maison), il nous apprend qu’il a en fait vécu ces dix dernières années ici. Il s’est installé avec sa compagne dans un ancien moulin galicien dans le village d’à côté, Ponte do Porto, et y a ouvert un night-club. Il y a aussi fait venir son propre bateau, Le Ruffian – baptisé ainsi d’après un film avec Lino Ventura dont il est fan. Titulaire d’un Diplôme de Patron de Plaisance à la Voile (BPPV, ancêtre du Capitaine 200),  Éric a longtemps organisé des stages de voiles dans les rias du coin.

« J’ai d’abord acheté le bateau, en France. Un Conati 37, ça n’est pas très courant comme voilier. Au début je devais aller rejoindre un copain (encore un) qui avait un hôtel en Tunisie et lancer le business des stages de voile avec lui. Mais à cause d’un coup de vent qui se préparait sur le Cap Finisterre, j’ai dû m’arrêter ici. J’ai trouvé la région magnifique. Je suis resté ». Et il a pris racine. L’air de rien et une cerveza plus tard, il nous apprend qu’il a été nommé commodore du port de Camariñas il y a déjà quelque temps. « Ici, Le Ruffian, tout le monde le connaît. Tu demandes à n’importe qui dans le village ».

 

Le Conati 37 au mouillage aux Antilles.
Le Conati 37 au mouillage aux Antilles.

 

« Ce bateau, c’est ma vie de bohême depuis 20 ans »

 

Le Ruffian, aujourd’hui, coule des jours heureux dans une mangrove de Gambie. L’année dernière, Éric et sa compagne avaient pour projet de se lancer dans un tour du monde à la voile, que le Covid a stoppé net dès l’Afrique de l’Ouest. Un certain Karim, qu’Éric rémunère pour le service, prend soin du voilier en attendant que son propriétaire puisse retourner le chercher. « Ce bateau, c’est ma vie de bohême depuis 20 ans. On en a fait des choses, avec. J’ai même failli lui mettre le feu en allumant le barbecue ! Je l’ai acheté à Hendaye, à un militaire. Un gars qui habitait Ciboure. Je venais d’ouvrir mon restaurant sur la place de la mairie ».

À ma droite, depuis deux minutes, je sens un gigotement inhabituel sur la chaise de Christophe.

– « Et il s’appelait comment, ton Ruffian, avant que tu l’achètes ?

– Similou, je crois.

– Et… le gars qui te l’a vendu ?

– Maitre.

Christophe lui tend la main au-dessus des verres vides.

– Christophe Maitre. Enchanté. Le gars qui t’a vendu ton bateau il y a vingt ans, c’est moi. »

 

24 Comments

  1. Incroyable histoire , quelle improbabilité…
    Je ne la voyais pas venir cette fin surréaliste…
    Bravo Estelle, c’est vraiment bien conté …
    Bisous ,
    Samah et Regis

  2. Merci Régis, je me suis bien amusée à ménager le suspense! Contente que ça ait fonctionné…
    Bises à tous les deux!

  3. Histoire de dingue, la mer a toujours apporté son lot d’histoires improbables…. Ca sen ai une ☝️ bises
    Merci Estelle on a tellement l’impression. De voguer avec voys
    France & Jérome

  4. Ouahhhh!!! Incroyable et très belle histoire 😱😃 cette rencontre est magique ⛵ ça restera dans vos mémoires … Merci 🙂mais quelle aventure 😁😜 et c’est pas fini ⛵ bisous à vous deux

  5. Woaw, AMAZING !!! comme disent les yankees 😊 quelle belle histoire, le monde est vraiment très très petit finalement !

  6. Merci Claire, cette rencontre nous a effectivement rappelé ce proverbe que tu nous avais cité juste avant le départ!

  7. Non mais c’est incroyable cette histoire !!!! Et Christophe , pas trop ému ds our des nouvelles de son bateau , c’est tellement improbable 👍🤪
    Celle la restera dans les mémoires !!!

  8. Belle histoire, de celle que l’on a quand on visite le monde qui en fait n’est pas si grand que çà. Force et courage . Jean-Luc Toussaint

  9. Hello Véro. C’est sûr, à Christophe, ça lui a fait bizarre! Il a aussi vécu beaucoup de choses sur ce bateau (en famille, puis sa 1ère Transat)…

  10. Superbe histoire, comme quoi la vie nous réserves des surprises mêmes improbables. Je pense que C certainement le bateau qui l’a ramené de Martinique. L’aventure ne fait que commencer, que réserve la suite ?

  11. Alors là, c’est le summum….
    C’est sûr qu’il ne peut arriver que des choses extra-ordinaires à des gens extra-ordinaires.
    Mais avec Estelle et Christophe, cela devient tellement fréquent que l’on subodore qu’ils ont un dix-huitième sens pour aller les dénicher.
    Qu’imaginer de mieux que cette boucle Christophe-Eric bouclée par Similou interposé, le tout dans un minuscule petit coin du bout de la terre… ?
    Quant à Théo, chapeau. Et son impulsion de néophyte, pas évidente, va lui ouvrir un pan de vie extra-ordinaire lui aussi, grâce à Eric et Didier que, apparemment, on aimerait bien avoir comme copains.
    Bon vent à tous et toujours excellente plume (au vent) à Estelle

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