Deux jours avec l’audacieux équipage de Beaj…

Prenez un frère et une sœur, voileux ET bretons. Ajoutez un fils blagueur et une championne de boxe. Pimentez d’un projet humanitaire. Mettez le tout sur un bateau de 10,50 mètres et secouez énergiquement de Brest à la Corogne. Allongez la sauce jusqu’à Madère. Vous y êtes.

 

« Le pavillon, là, sur le voilier à bande bleue… tu arrives à lire ce que c’est ? » Cela fait deux fois que Christophe me pose la même question. Pour la seconde fois donc, je plisse les yeux. Mais ma myopie pourtant guérie s’avoue vaincue. Il y a bien, dans les haubans de l’élégant petit voilier, le drapeau portugais – comme il se doit à Madère. Le drapeau breton aussi, le Gwenn ha du pour les puristes, comme sur un bateau de voyage sur deux. Mais… le troisième? Deux solutions: s’engager sur le ponton et se rapprocher suffisamment pour pouvoir lire, ou alpaguer l’air de rien un membre de l’équipage.

Un soir de septembre à la marina Quinta do Lorde, donc, Christophe tombe, par le plus grand des hasards, sur Johanne. Johanne, ses cheveux noirs encore mouillés de la douche qu’elle vient de prendre, et son débardeur de sport.

– « Je voulais vous demander : c’est quoi, comme bateau ?

– Houla. Faut poser la question à Madame la capitaine.

– Et… le fanion, là ?

– Ça, c’est Voiles Sans Frontières. Le Sine Saloum. Si vous passez boire un verre au bar de la marina dans une demi-heure, on vous explique ».

 

 

Objectif Afrique

 

Johanne, Hoel (sans tréma, il y tient), Philippe et Marie sont en partance pour le Sénégal. Ils ont quitté Brest le 12 septembre, navigué dix jours jusqu’à Madère avec un bref arrêt technique de quelques heures à La Corogne, et repartent dans deux jours pour les Canaries. C’est que Hoel a un avion à prendre, il n’ira pas jusqu’au bout du voyage. « Je suis juste venu pour le plaisir de me faire brasser dans le Golfe de Gascogne », dit-il dans un grand rire. Et il a un rire extra, Hoel.

Hoel, c’est le fils de Marie. Philippe, c’est le frère de Marie. Marie, c’est la capitaine de Beaj. Et Beaj, ça veut dire « voyage » en breton. La petite famille a l’habitude de naviguer ensemble. Le grand-père, ancien chef informaticien aux chantiers de Saint-Nazaire et propriétaire d’une grande maison dans le Golfe du Morbihan, a filé le virus à tout le monde. Quant à Johanne… Johanne est double championne de France en boxe anglaise. « J’étais locataire chez Marie et un soir de juin, dans la cuisine, elle m’a expliqué leur projet : Madère, les Canaries, le Sénégal… Je ne suis jamais allée en Afrique, le nom de ce pays m’a mis les larmes aux yeux. J’ai dit « qu’est-ce que c’est dommage que je ne sache pas naviguer… ». Marie a répondu « mais on s’en fiche complètement, viens ! ». Deux heures après, j’étais inscrite sur le WhatsApp familial ».

 

 

Il y a quinze ans, Marie a découvert le Sine Saloum. Un large delta classé réserve naturelle, dont les villages ne sont accessibles pratiquement que par la mer. Elle a surtout fait la connaissance de ses habitants, dont elle parle avec un tremblement dans la voix. Elle est partie en tant qu’infirmière bénévole pour le compte de Voiles Sans Frontières (VSF), une association qui fait participer des navigateurs à des actions de solidarité dans la région. Aujourd’hui, dans les coffres de Beaj, Marie transporte quelques kilos de gilets de sauvetage et de filtres à eau qui seront distribués sur place. « Tu viens avec ton projet, VSF te fournit le matériel et les contacts. Ils s’occupent de tout l’administratif. Ça fait 25 ans qu’ils ont des activités là-bas, ils connaissent tout le monde. Sans ça, ce serait quasi-impossible d’y aller ».

 

 

Un naufrage entre deux berniques

 

Le lendemain, après un petit apéro dans le cockpit de Jade, l’équipe de Beaj nous invite à dîner. « On va au bar de la marina, ils font des brennigs… vous venez ? » Les brennigs, comme chacun l’aura compris, c’est les berniques, en breton. Dans la famille, ils le parlent tous. « Faut les manger avec le jus, surtout. C’est le meilleur. »

Ce soir-là, une brennig après l’autre et à mesure que le soleil descend, on en apprend un peu plus sur la capitaine. Marie n’en est pas à son premier Golfe de Gascogne. « En 93, j’y ai fait naufrage. Mauvais temps, des creux de 12 mètres. C’était pendant la première « Route du Café »,  rebaptisée ensuite Transat Jacques Vabre. J’ai eu une rupture de barre. Un cargo russe qui faisait route pour Cuba m’a repêchée. J’ai cru plusieurs fois être écrabouillée par la muraille de la coque lors du sauvetage. Mais dans ce genre de moment, tu ne réfléchis pas ».

Marie Sergent au départ de la « Route du Café » en 1993. ©Yves Forestier/Gettyimages

Et elle nous raconte ça comme ça. Entre deux brennigs. Ses yeux bleus clairs de fléchissent pas. Son sourire non plus. Marie Sergent, car c’est son nom, est en fait la seule femme à participer à la Route du Café cette année-là, aux côtés de grands noms comme Alain Gautier et Loïck Peyron (un récit à lire ici et ). Elle a déjà concouru dans la Transat anglaise, l’OSTAR, l’année précédente. Cette fois, elle skippe le voilier « Le Havre-pour-l’Emploi » après avoir été contactée par la mairie de la ville qui cherche à communiquer sur une usine qui risque de fermer sur son territoire. « Les journalistes n’ont parlé que de mon départ un peu rocambolesque du Havre. Le propriétaire du bateau voulait m’empêcher de larguer les amarres – je pense, avec le recul, qu’il savait que son voilier avait un souci. Il s’est fait bien chahuter par les ouvriers de l’usine. Personne n’a parlé des emplois qu’il fallait sauver, de la raison de mon engagement ». Pour la première fois du dîner, Marie baisse les yeux. « Je n’ai plus fait de courses après ça. Ça m’a dégouttée. J’ai rencontré la bêtise et la méchanceté humaine ».

 

 

D’un Morbihan à l’autre

 

Au départ des courses de Marie, toujours, avec des vivres plein les bras jusqu’au dernier moment, il y a eu Philippe. Le frère discret. Le matin du départ, il se confie un peu autour d’un café et d’un pastel de nata. Il navigue lui aussi, « mais je fais surtout du cabotage en Bretagne. J’ai un catamaran, un Maldives, mais ça va trop vite. Je vais changer. En attendant, je suis ici ».  Ici c’est Madère, et dans quelques jours les Canaries, puis le Sénégal en janvier. Et qui sait, peut-être une transatlantique jusqu’au Brésil.

Deux jours pour apprendre à connaître quatre personnes, c’est court. On retient des bouts d’histoires, des bouts de phrases, des bouts d’exploits. Deux fois en deux jours, pourtant, un nom est revenu sur les lèvres du grand frère: celui des îles Kerguelen. Elles le font rêver. Il aimerait un jour pouvoir mouiller dans leur Baie du Morbihan à elles, face à Port-aux-Français.

Ce matin, nous ne sommes pas venus boire ce dernier café les mains vides. Beaj nous a plu, son équipage nous a touchés. Marcher à Kerguelen de François Garde figurera dorénavant dans la bibliothèque de bord de « Voyage ». Si un jour, un invité plonge la main dans l’étagère et ouvre le livre à sa première page, il y lira le petit mot d’une certaine Jade rencontrée en chemin:

« Bonne balade au Morbihan ».

 

Beaj, cet été, à l'échouage à Sauzon (Belle-Ile). ©Marie Sergent
Beaj, cet été, à l’échouage à Sauzon (Belle-Ile). ©Marie Sergent

 

 

 

 

 

3 Comments

  1. Bernique !…..
    Là, tu nous a scotchés plus qu’arapédés avec ce récit chaleureux….
    Donc, dès que vous rentrerez, nous irons chercher chez Nopal des brennigs patellés à cuire selon la recette locale suave que tu nous inculqueras, pour vous entendre tous les deux nous relater par le menu tous ces détails musclés recueillis auprès de ce quatuor hors du commun.
    On aurait presque honte de bénéficier ainsi passivement de toute cette chaude ambiance que vous allez recueillir si loin.
    Mais pour toi, qui a gagné tes galons, quel kif ! ! !
    Bizz de nous deux

  2. Haha, merci Edith, merci Roger! On compte bien, effectivement, vous bassiner avec nos histoires de pseudo-marins la prochaine fois que nous serons de passage au pays basque. Brennigs, moules ou autre accompagnement, on n’est pas sectaires… Bises à vous deux!

  3. Splendide article qui reflète bien le sacré tempérament de ce petit bout de femme qui croque la vie à pleine dent et qui est une sacré navigatrice ! Bon vent à l’équipage de Beaj !

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