Au commencement était META

Jade a vu le jour il y a douze ans dans une vallée du Beaujolais. Elle a partagé le berceau de Joshua, le mythique voilier rouge de Bernard Moitessier, et de bien d’autres voiliers de légende… Leur coque à tous est née des mains expertes des chaudronniers du chantier META. On est allés les rencontrer.

 

Nationale 7, fin janvier. Il a neigé sur les monts du Lyonnais. Le ciel est gris, les arbres sont gris, la route est grise. Les maisons décolorées se suivent et se ressemblent le long de l’asphalte. La Turdine coule en silence quelque part en contrebas, l’A89 gronde quelque part tout là-haut sur la colline. L’esprit s’enlise…

D’un seul coup, une coque énorme sur le bas-côté. Grise aussi. Mais qui brille. Un bout de bateau échoué là, à 300 kilomètres de la mer.
Alors on s’arrête. Tiens.

 

 

« Notre premier jour au chantier était un peu spécial… »

 

Un petit escalier monte au premier étage, et de suite, le sourire de Carolina. Une chaise. Un café chaud. « Attendez, je vais vous présenter à l’équipe. C’est qu’on ne voit pratiquement jamais les propriétaires des bateaux qu’on construit ! ». Ici il y a Nathalie, assistante administrative depuis 12 ans, Romain, architecte naval nouvellement embauché, et puis Philippe et Carolina, les nouveaux patrons de META. Ils ont signé le 12 mars 2020, le jour-même où Macron déclarait la guerre au coronavirus et nous confinait tous pour la première fois.

« Mon premier jour au bureau était un peu spécial, explique Philippe. J’ai mis tout le monde au chômage partiel. On ne savait pas trop ce qui nous attendait, je n’ai pas voulu prendre de risque. Mais après deux-trois semaines, sur la base du volontariat, tous les ouvriers sont revenus ». Les ouvriers, ce sont quatre chaudronniers dont deux « anciens » qui ont travaillé avec les précédents propriétaires : Patrice Passinge et avant lui, Joseph Fricaud. Le fondateur.

 

 

META, c’est toute une histoire

 

Dans les années 50, l’entreprise métallurgique de Jean Fricaud, le père de Joseph, bat son plein à Chauffailles, au nord de Lyon. On y construit des pelles hydrauliques – on est un peu loin du vent dans les voiles, je vous l’accorde, mais on y vient. L’entreprise marche tellement bien qu’un second site est ouvert en 1962 à Tarare, 45 km au sud. C’est le fils aîné, Joseph, nouvellement formé en métallurgie, qui lance le bébé.

A la même époque, un certain Bernard Moitessier s’adresse aux Fricaud afin qu’ils l’aident à construire un bateau de 16 mètres en acier qui ferait le tour du monde… Ce sera Joshua, le voilier rouge qui devient mondialement connu en 1968 lorsque le navigateur décide, alors qu’il est en tête du premier Golden Globe  (course autour du monde en solitaire et sans escale), de continuer sa route pour « sauver son âme ». C’est du moins le motif qu’il invoque dans La longue route, un livre-culte que chaque apprenti navigateur a un jour posé sur sa table de chevet. Moitessier fera, ce coup-là, un tour du monde ET DEMI, jusqu’à Tahiti.

 

 

Le succès de Joshua est tel que META devient, dans les années 70, un chantier naval à part entière. 70 voiliers sont construits sur le modèle de Joshua, ainsi que 30 Damien II : encore un voilier de légende, celui que les jeunes Jérôme Poncet et Gérard Janichon se font construire à l’issue de leur voyage de 5 ans entre La Rochelle et l’Antarctique (la bonne idée !), en passant par le Spitzberg, les Antilles, une épique remontée de l’Amazone…  Damien autour du monde, encore un livre-culte !

Pendant ce temps-là, Joseph Fricaud dans sa vallée fait breveter un nouveau matériau, le Strongall : un aluminium très épais pour coques en mal d’aventures. Et il y en aura tout un tas, d’aventuriers sur coque Strongall : Antoine (le chanteur) et son catamaran Banana Split, Georges Meffre et ses voiliers polaires Arctic et Antarctic (quelques images de leur construction au chantier ici), Philippe Poupon et son majestueux Fleur Australe (dont on vous recommande chaudement les documentaires)… même José Bové fera appel à META pour ses voiliers de 9 mètres Petit Monde et Nouveau Monde (petite visite guidée ici).

 

 

Changement de cap

 

Trois marches en aluminium (elles aussi), et l’on découvre le hangar du chantier qui s’étale à nos pieds. Un énorme pont roulant jaune fait des allers-retours au plafond. Au sol, deux chaudronniers travaillent à souder des pans entiers de coque. Un autre, attelé à la scie à découper, tranche des plaques d’aluminium, les yeux scotchés à la lame. Un quatrième s’est engouffré l’air de rien dans les entrailles du prochain META 36. Les étincelles de son fer à souder volent à travers les trous des hublots.

Le META 36, c’est un peu une révolution à lui tout seul. Son nom parle de lui-même : il est le premier bateau d’une série que Philippe souhaite réalisée entièrement par le chantier, de la coque au mât en passant par tout l’aménagement intérieur. Jusqu’à présent, META faisait toujours appel à des architectes – parfois de renom comme Michel Joubert ou Jean-Pierre Brouns – pour finaliser les unités. L’idée aujourd’hui, c’est d’internaliser la compétence. De passer d’une logique d’artisan chaudronnier à celle de constructeur de bateaux clé en main. C’est la raison pour laquelle Romain, architecte naval, a récemment rejoint l’équipe. Et comme les coïncidences n’existent pas, Philippe et Carolina nous racontent que c’est sur les bancs de l’école d’archi, à Charenton, qu’ils se sont eux-mêmes rencontrés.

 

 

Philippe finit par se poser devant son écran d’ordinateur pour nous montrer, schémas à l’appui, le système qu’il a fait breveter en 2015 pour déplacer le lest d’une quille à l’autre sur les bateaux biquille. Objectif : pouvoir déplacer le centre de gravité du bateau à volonté. Christophe acquiesce. Mon cerveau fume. Alors que je commence à peut-être avoir compris le début du principe de base, Carolina vient rappeler son patron de mari à ses obligations : il y a quelqu’un qui a appelé trois fois, ça urge.

On récupère les manteaux, on réajuste les masques. Juste avant de passer la porte, on s’attarde quand même quelques secondes devant la photo du tout premier Sainte Marthe qui descend tranquillement les eaux de la Saône, dans les années 50… La grand-mère de Jade. Au premier plan, Joseph Fricaud est un gamin de 13 ans. Et Marthe… c’est sa môman.

 

Le tout premier Sainte Marthe, dans les années 1950, côtoie les modélisations du futur META 50.

 

Au bout de deux heures de visite on finit par se dire au revoir, avec la promesse de s’arrêter à nouveau la prochaine fois. Car notre pause devant l’appentis bleu et gris n’était pas totalement fortuite… La famille de Christophe est du coin. A six ans, le capitaine de Jade ouvrait déjà des yeux tout ronds lorsqu’il passait, le front collé à la vitre arrière de la 404, devant les immenses bateaux gris de Chauffailles. Si grands. Si loin de l’océan.

8 Comments

  1. Hello !
    j’y passe aussi parfois lors de mes road trips en moto… c’est pas le plus bel endroit de France, mais c’est un chouette chantier et des pros mondialement reconnus !
    On est toujours surpris de voir ces bateaux de voyage si loin de l’eau… car c’est la même chose pour le chantier Garcia, à Condé sur Noireau, au coeur de la Normandie et assez loin de la Manche !

    A bientôt sur le ponton !
    Bise de Delphine et Dan

  2. Escale magnifique pourtant si loin de l’océan, très intéressant l’historique de cette Entreprise, cela fait plaisir de voir aujourd’hui des femmes et des hommes passionnés par leur travail, toujours à la recherche de nouvelles techniques.
    Pour Estelle un début de roman…

  3. Bonjour, belle écriture, beau projet, bon voyage et au plaisir de vous croiser…notre future maison c’est Atoll un Globe-flotteur 36 de Prométa.

  4. Dans les années 80 Joseph Fricaud appris que le PDG des pelles Poclain voulait se faire construire un nouveau bateau en Aluminium….. Prenant sa plume il lui écrit rappelant que son père ayant été fabricant de pelles hydrauliques il fallait que se soit son héritier qui construise ce bateau, Mr Legris ne voulait pas d’une coque à bouchain comme les faisait alors le chantier, finalement la coque faisant près de 26 mètres le compromis d’un bouchain arrondi permit sa construction en strongall à Tarare si je me rappelle sur plan Joubert, Joseph m’avait invité lors de lnauguration de la fin du travail de chaudronnerie  » Saint Anne VI » devait être équipée en double, hydraulique et électrique pour la barre, les guindeau….. et commandee par un commandant aussi ingénieur des Arts et Métiers Mr Legris était à cette époque un très grand homme avec une magnifique barbe et avait une épouse très charmante mais très petite…. Je crois qu’il n’y eu plus de construction aussi importante à Tarare

  5. Joli chemin d’écoliers gaiement détouré à la plume ! Merci pour ce tour de chantier naval. L’aluminium quand on le soude est vert, un peu comme le jade…

  6. Je ne savais pas, pour l’aluminium vert! Merci pour l’info. Et merci pour ce sympathique commentaire. 😉

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