Gaït, la dame qui navigue seule

Gaït c’est Marguerite, en breton. Une femme hors-norme qui, à la veille de son soixante-dixième anniversaire, s’apprête à franchir le canal de Panama sur le voilier en acier de 14 mètres construit par son père. Cela fait plus de quatre ans qu’elle navigue. Seule. En escale technique à Trinidad au même chantier que Jade, elle a bien voulu se raconter un peu.

 

Ce qui nous a attiré l’œil en premier, c’est le pied de tomates. Deux tomates sur une belle plante en pot poussant à l’ombre d’un voilier en acier de 14 mètres, en bordure d’une allée desséchée du chantier. On s’est penchés, on a regardé. Elles étaient vertes. On a passé notre chemin. Quelques jours plus tard, happés par le tourbillon des maints travaux à faire à bord de notre propre bateau, le pied de tomates, nous l’avions presque oublié.

Presque. Il a fait irruption, sans prévenir, dans une conversation. C’était un soir de début juillet, sur le ponton de la petite marina devant le chantier. Vers cinq-six heures. L’heure où la chaleur commence à devenir supportable. Nous discutions avec un couple de bretons qui venait tout juste de récupérer son bateau, bloqué deux ans ici pour cause de Covid. Et là, alors que nos interlocuteurs énuméraient avec nous les quelques voiliers français croisés dans les allées : « Mais il y a aussi Nimic ! Vous avez dû le remarquer, il y a un pied de tomates devant. C’est le bateau de Gaït – une bretonne, elle aussi. Vous l’avez sûrement déjà croisée sur le chantier. Elle doit avoir dans les soixante ans… C’est la dame qui navigue seule ». De retour au pied du voilier en acier, toujours personne. Nous tentons une approche subtile : « elles sont belles, vos tomates ! ». Là-haut sur le pont, une petite tête à bob blanc et regard azur se penche par-dessus le bastingage. « Tu parles ! Pas pu faire une seule salade… Dès qu’elles sont presque mûres, les iguanes me les piquent ! ». Estelle, Christophe – enchantés.

 

Le pied de tomate a suivi Nimic II aux deux emplacements différents qu'il a occupés au chantier Peake. © Gaït Archambeaud
Le pied de tomate a suivi Nimic II aux deux emplacements différents qu’il a occupés au chantier Peake. © Gaït Archambeaud

 

Rattrapée par la réalité

 

Gaït, il faut savoir la prendre. On le sent dès les premières phrases : ça passe ou ça casse. Il faudra être patients avant qu’elle accepte de nous parler d’autre chose que des travaux – pharaoniques – qu’elle a entrepris sur son bateau depuis novembre dernier qu’elle est ici, au chantier Peake Yacht Services de Chaguaramas, au Nord de Trinité-et-Tobago : réalignement de la mèche de gouvernail, réparations sur le pont (barre d’écoute et guindeau) puis peinture, remplacement de plaques de la coque et bon gros carénage. Le tout interrompu chaque après-midi par les trombes d’eau qui s’abattent sur le chantier. Les techniciens de Peake et des environs l’ont un peu prise sous leur aile – de la même façon, semble-t-il, que tous les techniciens qui lui ont filé un coup de main depuis le début de son périple. Lorsque nous la rencontrons, elle a bon espoir de pouvoir remettre son bateau à l’eau d’ici fin juillet.

Et puis un jour, invitée à bord de Nimic II à boire le traditionnel verre de Mauby bien frais, je décide que j’en ai marre de marcher sur des œufs : cette femme m’intrigue, je veux en savoir plus. Les questions s’enchaînent. À ma grande surprise, elle y répond – et plutôt de bon coeur. Gaït est partie de chez elle, l’île de Noirmoutier, en mars 2018 avec son voilier. Son plan : rallier directement les Canaries puis traverser l’Atlantique, le canal de Panama, et retrouver rapidement côté Pacifique ses deux fistons expatriés, l’un au Costa-Rica et l’autre à Seattle, heureux papas d’un enfant chacun. Qu’elle rêverait d’intéresser à la voile, s’ils sont partants.

 

 

Mais la réalité a rattrapée Gaït. D’abord, les ennuis techniques : ils l’ont contrainte à s’arrêter à Baiona, en Galice, puis à Seichal, à l’embouchure du Taje, près de Lisbonne. Ensuite, ce sont six semaines qu’elle a dû passer à Porto Santo, l’île-sœur de Madère, cette fois à la recherche d’un rat qui s’était infiltré à bord. Puis c’est le Covid qui s’est invité dans la partie : huit mois d’immobilisation au port de Las Palmas, aux Canaries. En novembre 2020, elle traverse enfin l’Atlantique, pilotée à distance par son troisième fils – parisien, celui-ci. Elle finit par toucher les côtes de la Guyane, où elle restera un an avant de rejoindre Trinité-et-Tobago. « Je ne cherche pas particulièrement à rester longtemps aux escales, explique-t-elle. La plupart du temps,  ce sont les soucis techniques sur le bateau qui m’y obligent. Mais au final, ça me convient très bien. Prendre le temps de sentir un lieu, de s’en imprégner, de rencontrer les gens… j’aime bien ».

 

« C’est comme si, pour mon père, j’existais à nouveau »

 

Gaït prend le temps. Sur le blog de voyage qu’elle tient depuis qu’elle a son bateau, 2013, elle évoque régulièrement les heures passées à attendre que la pluie cesse en regardant passer les pétroliers dans la baie. Elle aime aussi prendre en photo les animaux de tous poils et plumes qui, pour quelques heures ou minutes, viennent lui tenir compagnie aux abords du bateau – quand ça n’est pas carrément à bord : iguanes mangeurs de tomates, lézards, papillons, frégates, urubus, ibis rouges ou aigrettes bleues…

Si Gaït prend le temps, c’est aussi parce que son voilier, Nimic II, réclame d’être bichonné. Le ketch n’est plus tout jeune, et pour cause : c’est le père de Gaït qui l’a construit. « Il a acheté la coque en acier dessinée par l’architecte naval Auzepy Brenner, l’a faite venir à Noirmoutier en 1975, puis il a passé 15 ans à l’aménager tout seul, se souvient Gaït. D’abord sur son temps libre, et une fois à la retraite, à temps plein. Tout l’intérieur du bateau, c’est lui. Il l’a construit, il l’a pensé pendant toutes ces années ». Philippe Archambeaud, puisque c’est son nom, met son bateau à l’eau en 1990. Il naviguera avec pendant dix ans en Bretagne Sud. Il ne fera pourtant jamais le voyage autour du monde dont il avait rêvé – trop âgé, et une épouse qui n’est plus franchement partante.

 

 

Sentant la fin de sa vie approcher, Philippe désespère à l’idée que Nimic ne soit repris par personne. Jusqu’à ce que sa fille, c’est-à-dire la dernière personne à laquelle il s’attendait, lui en fasse la demande : « J’avais fait du bateau avec lui quand j’étais petite mais à mes 12 ans, lorsqu’il s’est rendu compte que j’étais myope et ne pourrai jamais être un « grand pilote », il s’est désintéressé de moi. Lui était pilote d’avion, à défaut d’avoir pu entrer dans la marine. Lorsque je lui ai suggéré de reprendre le bateau en 2013, c’est comme si, tout à coup, j’existais à nouveau pour lui ». Gaït et son père passent un accord : elle aura le bateau une fois qu’ils auront réalisé, ensemble, les travaux de structure et d’équipement nécessaires. Mais Philippe décède quinze jours plus tard. « Il a fallu que je me batte contre ceux de mes frères qui voulaient vendre le bateau. Heureusement notre mère, héritière par défaut, avait été témoin de nos discussions ». Madame Archambeaud-mère valide le projet. Sa fille, tout juste retraitée, peut se lancer.

 

Seule plutôt que mal accompagnée

 

Gaït consacre l’année 2014 à prendre le voilier en main avec des amis. Elle le remet en chantier à Noirmoutier, puis se teste en solitaire. C’est que pour elle, la voile s’était arrêtée avec le démarrage de sa première activité professionnelle puis la naissance de ses trois enfants. Ils n’ont jamais su qu’elle savait naviguer.

Alors pourquoi décider de partir seule, aussi loin, aussi longtemps ? « J’ai cherché un ou une partenaire pour ce projet, j’ai mis des annonces, j’ai fait passer pas mal d’entretiens, raconte Gaït. Mais je me suis rendue compte que les hommes ont beaucoup de mal à l’idée de partager les responsabilités avec une femme : soit ils veulent se faire bichonner (j’appelle ça le modèle gigolo), soit ils veulent se laisser vivre en imposant leur emploi du temps (le modèle touriste), soit ils veulent faire rétribuer leur compétences techniques (le modèle profiteur). Quant aux femmes, c’est l’inverse : celles que j’ai rencontrées ne voulaient prendre aucune responsabilité dans le projet ou sur le bateau ». Gaït finit par décider qu’elle préfère partir seule plutôt qu’accompagnée par quelqu’un qui ne serait pas son égal à bord. « Et puis un ketch, ça n’est pas trop dur à manœuvrer toute seule, précise-t-elle. Les surfaces de voilure sont réparties entre les deux mâts et le bateau s’équilibre facilement ».

 

Gaït, nouvelle capitaine de Nimic II, devant son voilier en travaux (2014). © Gaït Archambeaud
Gaït, nouvelle capitaine de Nimic II, devant son voilier en travaux (2014). © Gaït Archambeaud

 

Partir seule, se lancer des défis, Gaït connaît. Avant 2013 et sa retraite en mer, elle était chercheuse en sciences politiques spécialisée sur l’Afghanistan. Quinze ans passés à Kaboul, à l’issue desquels elle publie Afghanistan : anthropologie de l’égalité sur une zone de fracture du système-monde, aux éditions de l’Harmattan. C’est qu’à 50 ans, elle a décidé de passer un doctorat en droit, avec l’objectif de mieux comprendre les enjeux d’égalité, notamment entre hommes et femmes, dans ce pays qui la fascine depuis son adolescence. Avant ça, entre autres, Gaït avait été attachée de presse chez Amnesty International, ingénieur en informatique ou chef d’entreprise. Autant dire que la facilité n’a jamais vraiment été dans ses habitudes.

 

Un anniversaire sur la côte Pacifique

 

Début septembre. Nous rentrons de nos deux mois en France. Jade nous attend, les quilles bien au sec au fond du chantier. Nimic II, comme prévu, n’est plus là. Le pied de tomates non plus. Mais sur le chemin qui nous sépare du bureau d’accueil du chantier, nous croisons… Gaït, son bob et son air affairé. « Eh oui, je n’ai remis à l’eau que cette semaine, explique-t-elle. Nimic est au mouillage juste devant le chantier. Je pars ce weekend. D’ailleurs… vous ne voulez pas me filer un coup de main pour aller faire le plein d’essence ? ». Et nous voici embarqués à bord d’un Nimic II flambant neuf, tauds et bandes UV orange vif, coque blanche rutilante (à liseré orange assorti, comme il se doit), vers la station-service du chantier d’à côté.

 

 

15 septembre. Nimic et Gaït sont partis depuis cinq jours. En entrant dans le carré de Jade – après deux heures passées sur le pont à assurer le capitaine monté en haut du mât – un sms m’attend : « Coucou de Curaçao, on est bien arrivés, super vent tout du long ! ». Gaït m’explique qu’elle ne restera que quelques jours aux petites Antilles néerlandaises, car son fils aîné l’attend à la fin du mois au Panama pour passer le canal avec elle. « Il faut que je trace. J’aurai soixante-dix ans le 22 octobre et j’ai promis à mon fils qu’on fêterait ça ensemble, en famille, au Costa-Rica. Maintenant que j’ai dit ça… faut que j’y sois! ». Soixante-dix-ans ? Je n’y crois pas. « Dis-moi, Gaït… tu m’autoriserais à parler de toi, dans mon petit blog de voyage ? Je fais des portraits de gens intéressants, de profils atypiques, et disons que… tu rentres dans la cible ». La réponse ne se fait pas attendre très longtemps : « De toute façon, je suis très binaire : soit je me sens en confiance et je raconte toujours la même chose… soit je me ferme comme une huître ». Quelques secondes de réflexion. « Ça veut dire oui ? ». «  Ça veut dire oui ».

 

Bon vent, Gaït!
Bon vent, Gaït!

 


Et pour faire plus ample connaissance avec Gaït, le blog de Nimic II, c’est par là: http://blog.fr-agate.name/index.php?

14 Comments

  1. On commençait à s’impatienter… Vos aventures reprennent et on se réjouit déjà des lectures à venir 😁.
    Merci pour cette jolie histoire de tomates vertes et on souhaite un bon vent à Gaït.
    On vous salut amicalement depuis la rade de Hyères.

  2. Merci à vous de nous lire, Martine et Frank. On espère que vous allez bien et que nous aurons le plaisir de vous revoir à notre prochain passage en France!

  3. Merci à vous deux, André et Magalie, de nous suivre si fidèlement depuis le début! Nous espérons que tout va bien pour vous. On vous embrasse.

  4. Une histoire qui me donne de l’espoir : 70 ans et toujours active. Je me vois bien faire pousser des tomates à l’autre bout du monde et fêter mon anniversaire avec mes 3 filles 🙂. Merci Estelle pour ces témoignages hors normes !

  5. Merci les aventuriers pour cette belle histoire , bon vent a toutes et a tous et n’oubliez pas un petit détour par Kisiju 🙂

  6. Un morceau de vie qu’on lit avec grand plaisir, merci pour cette transmission intéressante
    Content de vous savoir reparti sous d’autres cieux.Bon vent et à très vite
    Bises à vous deux, 3b

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.